Photo-graphies et un peu plus…

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Cette nuit, la Nouvelle Zélande a changé d’heure. Elle est passée à l’heure d’hiver, puisque c’est vers lui qu’elle va. La semaine dernière, la France a aussi changé d’heure. Elle est passée à l’heure d’été, puisque c’est vers lui qu’elle se dirige. Il y 8 jours, il y avait ainsi 12h de décalage horaire entre nous, la Nouvelle Zélande étant le premier pays au monde à passer au jour d’après. Nous nous en souvenons vaguement les 31 décembre de chaque année lorsque les lucarnes anciennement cathodiques diffusent, à l’heure du déjeuner, des images du feu d’artifice tiré – même quand le pays brûle – au dessus de l’iconique Opéra de Sydney, où la nuit a déjà chassé le jour (en Australie oui, mais temporellement parlant, la NZ est devant). Nous lâchons éventuellement un « C’est étrange, quand même, de se dire que c’est déjà demain là-bas ! » et retournons à notre présent.

Le matin pour le soir et inversement, la tête à l’envers, des rythmes de vie diamétralement opposés, au final, 12, c’était un chiffre assez pratique. Mais tout de même un peu abstrait. Une abstraction particulièrement palpable lors des échanges, parfois simultanés mais individuels, avec des passagers d’un autre temps, forcément passé. En France métropolitaine beaucoup, en Ecosse, en Côte d’Ivoire, en Turquie, à Taïwan, au Japon, au Pérou… La Nouvelle Zélande a, par exemple, 17h d’avance sur le Pérou alors que, lorsque l’on plante ses pieds dans le sable d’une plage de la côte Est néo-zélandaise et que l’on projette son regard vers l’horizon, c’est la grande terre d’après. Oui, certes, l’océan Pacifique n’est pas vraiment une mare et s’y déploie un univers dont nous n’avons, la plupart du temps, pas du tout conscience mais vous voyez…

Zut, la digression arrive (pardon d’avance !) : la mention de l’océan Pacifique me fait faire un bond dans le temps, petit, 16 jours seulement, quand nous avons croisé cette française à Picton à qui la traversée en bateau jusqu’à Wellington a failli être refusée alors même qu’elle avait trouvé un vol retour pour la Polynésie où elle vivait (je l’avais mentionnée dans mon carnet alors de non confinement jour 4). En discutant avec elle, j’ai appris que la Polynésie comptait 118 îles réparties sur 5 archipels. Cela m’a fait le même effet lorsqu’en débarquant à l’aéroport de Yellowknife il y a quelques années, dans les Territoires du Nord Ouest canadien, croyant naïvement que j’étais au bout du monde, j’ai réalisé qu’un autre monde totalement insoupçonné et insoupçonnable se déployait encore plus au Nord, portant des noms étrangement musicaux et poétiques – Kugluktuk, Inuvik, Tuktoyatuk, Tsiigehtchic… – à la croisée des chemins sonores entre le tube de Véronique et Davina, les pulsations d’un métronome réglé sur vivace et le cliquetis de baguettes sur un bol en céramique. J’ai pensé que nous ne regardions que ce que nous connaissions déjà et que nous avions tendance à penser que ce que nous ne voyions pas n’existait pas. C’est une des raisons pour lesquelles je voyage autant : pour élargir mon horizon et faire exister l’existant à mes yeux, et au-delà. Cela me renvoie – désolée, j’ai repris l’escalier – à cette infographie commune de l’iceberg, dont la partie invisible est bien plus grande que la partie visible sur laquelle elle repose pourtant. Il me semble que nous oublions souvent un troisième élément dans cette image : ce qu’il y a autour de l’iceberg, au dessus, en dessous et qui pourrait être infini… Si je dessinais un iceberg, j’écrirais « ce que nous savons » sur la partie émergée, « ce que nous ne savons pas » sur la partie immergée et « ce que nous ne savons pas que nous ne savons pas » tout autour et au-delà donc…

Bref, retour au présent, au réel, enfin, à une réalité parmi d’autres : pendant une semaine, celle qui vient de s’écouler donc, il n’y avait plus que 11h entre les deux pays. Et depuis aujourd’hui, c’est 10. Comme ça, en 8 jours, en deux soubresauts artificiels d’horloge, chacun a fait un pas vers l’autre. Nous n’irons pas plus loin dans les retrouvailles temporelles. Le changement d’heure doublé du décalage horaire ne m’a jamais autant paru arbitraire et sans fondement. Accentuant encore plus cette pensée fugitive mais récurrente que le temps n’existe pas. Enfin, pas vraiment. J’ai longtemps cru que le physicien Richard Feynman était l’auteur de cette phrase que je me suis souvent répété – « Le temps, c’est ce qui se passe quand rien ne se passe » – mais elle est a priori de Jean Giono. J’aime bien cette idée, que, quoi que nous fassions, que nous nous affolions ou que nous nous affalions, pour le temps, objectivement, c’est du pareil au même… Il s’écoule, imperturbable, imperméable aux douceurs comme aux coups, même s’il en réserve à tous ceux qui le vivent. Et voilà que je découvre aujourd’hui cette pensée d’Aristote : « Puisque le passé n’est plus, puisque l’avenir n’est pas encore, puisque le présent lui-même a déjà fini d’être avant même qu’il a commencé d’exister, comment pourrait-il y avoir une réalité du temps ? ».

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Le 11 janvier, lorsque j’ai pris cette photo, m’amusant de constater que Paris était la ville la plus éloignée d’Auckland parmi toutes celles listées, je ne me doutais pas que 65 jours plus tard, cette distance inédite entre mon toit et moi serait à la fois un avantage et un inconvénient…

Je suis en Nouvelle Zélande depuis le 10 janvier, après une poignée – saine – de jours passée à Singapour, histoire de couper le trajet en deux et de découvrir une nouvelle ville. Je devais en partir le 29 mars pour une courte semaine à Buenos Aires – mêmes raisons – avant de retrouver un Paris printanier et du bon pain. Un tour du monde d’une certaine manière, avec, en prime, le passage de la ligne – virtuelle il va s’en dire – de changement de jour, me faisant arriver à Buenos Aires avant même de partir d’Auckland. Tout est relatif, évidemment…

Mais cette étrangeté temporelle n’aura pas lieu. En tout cas, pas maintenant. Puisque, et c’est le premier impact du coronavirus sur ma petite vie, les vols ont été suspendus la semaine dernière entre l’Argentine et la France.  La Nouvelle Zélande, au bout du monde donc, a longtemps été épargnée par le virus. De telle sorte que depuis 65 jours, un peu moins en réalité car tout s’est accéléré ce week-end, vue d’ici, cette pandémie est restée très abstraite, voire quasi irréelle. C’est très étrange d’être à un endroit où la vie poursuit tranquillement son chemin alors que partout ailleurs le chaos semble gagner du terrain de jour en jour. Le tout, avec 12h de décalage horaire.

Ceci étant dit, la trêve est peut-être finie. Alors que la France est confinée pour au moins 15 jours depuis mardi, que l’Europe ferme ses frontières pour 30 jours, la Nouvelle Zélande – où les cas commencent à se multiplier malgré tout – impose une quarantaine à tous les arrivants et la quitter est de plus en plus difficile (vols annulés, connexions plus assurées…). Il se pourrait même que la liaison maritime entre l’île du sud – où je suis – et l’île du nord – d’où je suis sensée partir le 30 mars (mais je ne suis pas certaine de le vouloir) – soit interrompue… Et puis, la Nouvelle Zélande n’étant pas considérée comme un pays à risque, aucun rapatriement n’est prévu pour le moment. Bref, je ne suis pas en confinement. Je suis juste sur une île, d’une incroyable beauté, à 18 850 km de Paris et je ne sais ni quand ni comment je vais pouvoir y retourner…

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Vagamonder

Premier néophotologisme commençant par un V a priori, mais il faudrait que je m’en assure. Et celui-ci me concerne directement – mais pas exclusivement ! – puisque vagamonder consiste tout simplement à vagabonder à la surface du monde par tous les moyens possibles et sans autre but que de se nourrir et de s’émerveiller de l’altérité, qu’elle soit philosophique, géographique, ethnologique ou anthropologique. Ainsi, je vagamonde avec un bonheur sans cesse renouvelé qui appelle au départ constant.

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Voir ou dormir...

C’est un peu comme cette phrase que l’on relit indéfiniment sans réussir à la finir car le sommeil nous prend de court en chemin et nous empêche d’aller au bout, ce qui reste le meilleur moyen de passer à la phrase suivante et, à terme, de terminer un livre. Si s’endormir sur une phrase voire un passage peut être frustrant, cela n’est pas dramatique pour autant : le lendemain, à la même heure et même à toute autre heure de la journée, il suffira de revenir à la même page et à la même ligne pour se retrouver là où l’on s’était arrêté la veille et poursuivre la lecture. Ne pas avoir achevé ladite phrase la première fois ne l’aura pas faite disparaître (ce qui pourrait être un concept en soi) !

En revanche, fermer l’oeil trois secondes à l’occasion, par exemple, d’un voyage en train et voilà que ce que vous n’avez pas vu pendant ce court laps de temps est derrière vous à jamais. Vous auriez beau refaire le même trajet le lendemain à la même heure, tout serait différent. Vous le savez pertinemment, d’où ce duel d’un nouveau genre qui s’installe en vous : voir – et découvrir de nouveaux paysages, parfois somptueux, même si ce n’est pas nécessaire, en attendant d’arriver – versus dormir – ce que réclame votre corps, donc se reposer, pour être au mieux en arrivant, et faire l’impasse sur le paysage qui défile. Vos yeux clignotent, s’ouvrent péniblement, admirent ce qui vit de l’autre côté de la vitre, se ferment de fatigue, vous résistez, ils s’ouvrent à nouveau, c’est toujours aussi beau, vous vous extasiez… ponctuellement… le marchand de sable est déjà de retour… vous lui cédez encore un peu de terrain, mais déjà, les yeux fermés, vous repensez à ces montagnes au pied desquelles vous progressez, vous revoyez ces forêts que vous traversez, vous sentez ce désert que vous fendez ou encore ces villages tout droit sortis d’un western que vous chevauchez, et vos yeux s’ouvrent à nouveau… Hors de question d’en louper un kilomètre ! C’est pour cela que vous avez choisi la lenteur, pour vivre le déplacement, la traversée, pour vivre le chemin et percevoir les transformations… La route, quand bien même elle s’emprunte sur des rails, c’est le début du voyage !

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… je ne lui avais pas attrapé le bras, que se serait-il passé ? Comment savoir quel aurait été le cours des choses si on n’était pas intervenu pour le réorienter ? Et pourquoi se poser des questions auxquelles il est impossible d’avoir de réponses ? Car si un fait n’a pas eu lieu, alors, tout simplement, il n’existe pas. Ce qui n’est pas tout à fait exact car notre intervention a justement été motivée par la potentielle conséquence de ce fait si on le laissait évoluer naturellement et donc, si on n’agissait pas. En d’autres termes, la situation a existé, de façon abstraite et purement intellectuelle, mais elle n’a pas eu lieu.

Maintenant, si j’adopte un raisonnement contrefactuel, souvent invoqué en mécanique quantique, alors, des événements qui auraient dû se produire mais qui ne se sont pas produits influent sur les résultats de l’expérience – l’une des sept merveilles du monde quantique selon le magazine New Scientist -. Evidemment, ce raisonnement ne s’applique pas réellement à l’échelle de notre petit quotidien, mais il n’en est pas à rejeter pour autant. Dans ce cas, quelle serait l’expérience ? D’étudier les réactions spontanées face à un danger imminent auquel est confronté un.e inconnu.e ? Ou les suites de cette réaction ?

Une femme allait traverser la route alors qu’une voiture arrivait à pleine vitesse, je lui ai attrapé le bras très calmement pour la stopper dans son mouvement, le temps qu’elle tourne la tête à droite et réalise qu’elle se mettait inutilement en grand danger. Elle s’est figée. Je me suis excusée – étrangement, cela a en effet été ma première réaction – de l’avoir agrippée ainsi même si ce n’est même pas ma tête qui lui a pris le bras, c’est ma main, c’est mon corps… Ils ont été plus rapides. Elle m’a répondu : « vous aviez raison, j’allais faire une bêtise. » Puis « Merci ! ». Nous avons continué nos routes. Cela a duré 2 secondes. Deux secondes, c’est rien. Un, deux. C’est fini. C’est fou tout ce qui se passe en deux secondes. C’est fou tout ce qui aurait pu se passer en deux secondes. C’est fou toutes les questions que l’on se pose après ces deux secondes. Si je n’avais pas tendu le bras, aurait-elle été renversée ? Si je n’avais pas été là, quelqu’un d’autre l’aurait-il fait ? Si je n’avais pas été là, aurait-elle cherché à traverser aussi imprudemment ?  Si je n’avais pas été là, aurait-elle été là, elle ?

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Coup de froid sur l'aventure

L’autre matin, en surfant sur la toile, j’ai eu une petite joie inattendue qui, passée la satisfaction instantanée et, je l’avoue, spontanée, m’a plongée dans un profond désarroi. Après avoir dormi dans une grotte au coeur d’une colonie de manchots (et m’être fait frapper par l’un d’eux), pêché la truite saumonée sur une île perdue au milieu de l’océan indien (pas vraiment perdue, c’est une façon de parler), atteint le sommet du Mauna Kea (et vu le soleil se coucher au dessus des nuages et s’étoiler le ciel le plus pur sur Terre), foulé le sol du Macchu Picchu (et repensé aux cérémonies sacrificielles qui s’y déroulaient jadis), chassé les lucioles dans les forêts taïwanaises (et fondu une énième fois face à la magie de la nature), vu une relique de la dent de Bouddha à Kandy (et pensé que j’avais fait la queue pour pas grand chose), arpenté le Salar de Uyuni (et slalomé entre les cactus géants de l’île du poisson), été la cible de lémuriens facétieux dans la forêt primaire malgache (et mangé des cigales grillées), admiré des aurores au presque sommet du monde norvégien (et rêvé d’en revoir encore et encore), traversé un lac glacé à pieds dans le grand nord canadien (et vu un type faire du vélo dessus), escaladé parmi les plus hautes dunes du monde à Sossusvlei (et eu du sable rouge dans mes chaussures pendant des semaines), traversé la Vallée de la Mort sans climatisation (et bu 6 litres d’eau sans avoir eu besoin de trouver un endroit propice), campé dans le Sahara avec des chameaux (et chanté autour d’un beau feu de bois et d’un thé à la menthe), traversé le coeur de Chicago en kayak (et pris une bonne grosse averse), bref, après tout ça et bien d’autres choses époustouflantes encore (merci la vie, dirait Marion), étais-je réellement devenue cette fille heureuse d’apprendre l’inauguration d’un magasin Picard à 50 mètres de chez elle alors même qu’elle ne s’y rend qu’une fois tous les deux mois et encore ? Vraiment ? Tout ça pour ça ?! Autant vous dire que je ne suis pas prête d’y aller !

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Le crochet hongkongais

L’île de Hong Kong a un côté pile – la mégapole vibrionnante archi saturée que l’on imagine sans effort – et un côté face – un littoral globalement paisible avec des plages de sable blond très prisées le week-end, des promenades longeant l’eau, des pieds-à-terre avec vue sur mer et même un bout de montagne verte que l’urbanisation galopante et trébuchante effacera assurément d’ici quelques années. Il faut imaginer ici d’autres immeubles de 25 étages de part et d’autre de ceux-là, auxquels s’ajoutent des maisons accrochées aux collines… Dans cette espèce de non-sens architectural auto-destructeur – aveuglés, les promoteurs réduisent progressivement à néant ce qui faisait l’intérêt de ce côté face : la nature y était reine – et d’irrespect apparent à l’égard de la terre, surgit une étrangeté. Un trou. Une béance volontaire au coeur de l’un de ces géants de béton armé. Car, sans ce trou, figurez-vous que le dragon vivant pacifiquement dans la montagne ne peut plus aller se jeter à l’eau pour se rafraîchir ; sans ce trou, l’énergie vitale ne peut plus circuler entre les hauteurs et l’océan. Cet espace vide incarne à lui seul ce paradoxe incroyable, et difficilement assimilable, entre la persistance de cet art millénaire noble à l’approche holistique visant l’harmonie – les principes du Feng Shui – et cette propension contemporaine à vouloir dominer son environnement par la force. Comme si ce bout de rien suffisait à compenser cette envie de tout…

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Déjà vu

Comment être sûrs que nous existons vraiment ? Comment savoir que le monde qui nous entoure et dans lequel nous évoluons est réel ? Que la vie n’est pas qu’une monumentale performance ? Et que nous ne sommes pas que de simples personnages interprétant chacun nos rôles sans en avoir conscience et bien évidemment, sans en être les maîtres ? Questions récurrentes, sans réponse apparente et en tout cas, sans réponse supportable, qui vient, qui part, au gré des humeurs et des circonstances aggravantes. Par circonstances aggravantes, j’entends par exemple une extraction de son quotidien, de ses habitudes, de son train de vie, et le retour qui s’en suit plusieurs mois après. J’écris en connaissance de cause après 8 mois passés en Asie du sud-est, principalement Taïwan. Un autre monde assurément. Et si partir est un voyage en soi, revenir en est évidemment un autre.

Non qu’il soit particulièrement difficile de rentrer – même si objectivement, cela peut l’être pour de multiples raisons – simplement, ce retour aux conditions initiales, comme le mobile finalement stoppé par la résistance de l’air dans sa course faussement libératrice, est à chaque fois déconcertant. Déconcertant parce que tous les automatismes mis de côté pendant tous ces mois se réactivent instantanément ; déconcertant parce que rien, à l’échelle macroscopique bien sûr, ne semble avoir changé ; déconcertant parce que l’on re-rentre dans sa vie comme dans une bonne paire de charentaise au creux de l’hiver ; déconcertant parce que le corps se souvient parfaitement de la route à suivre et des obstacles à éviter pour atteindre telle destination ; déconcertant parce que tout le monde autour semble poursuivre exactement la même conversation que celle initiée il y a 8 mois ; déconcertant parce que tout cela semble tellement orchestré, tellement bien huilé que cela ne peut être le fruit du libre arbitre. Et de déconcertant, ce retour devient angoissant. Et voilà que l’on se dit alors, c’est vrai, je n’existe pas, rien de tout cela n’existe vraiment. Tout cela est faux. Pourtant, j’y ai cru. Tel un artefact sur un électrocardiogramme normal, le voyage au long cours est une discontinuité dans un parcours. Un électrochoc avec ses mini-révolutions intérieures, dont on perçoit avec effroi à la fois la puissance potentielle et l’incroyable fragilité car le pire ennemi du changement, on ne le sait que trop bien, c’est la force et le confort de l’habitude… Comment les faire vivre alors dans un milieu qui ne les appelle pas, telle est la question ?

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Certains voyages vous dépaysent complètement parce que tout ce que vous y découvrez, de la nature à la culture, de l’histoire aux légendes, de la musique à la langue, de la cuisine aux coutumes, est absolument nouveau, inédit pour vous et conforme à cette altérité que vous imaginiez a priori et que vous espériez rencontrer. Parfois aussi, certains voyages vous dépaysent complètement parce que tout ce que vous y découvrez est justement aux antipodes de ce que vous pré-voyiez, tout en étant finalement assez proche de ce que vous connaissez déjà sans que cela ne soit une déception pour autant.

Extérieur – Terrasse – Crépuscule – Après un court entracte, le quatuor s’apprête à reprendre son programme mêlant jazz et classique devant les mélomanes du soir. Il n’y a plus de chaises libres quand vous arrivez, un peu en retard, aussi vous posez-vous sur un muret surplombant la scène improvisée, gagnant au passage une vue panoramique sur ce beau village aux maisons de granite accroché à la montagne. Portée par les notes remodelées de « Dream a little dream of me », votre âme s’égare. Vous vous imaginez maintenant être une de ces personnes en contrebas, sur le bord de la route longeant cette courte plage… Oui, exactement, là où il y a ce petit attroupement. Vous portez alors votre regard vers cet horizon, hors champ. La journée s’achève, il va bientôt faire nuit, il y a une légère brume mais vous réussissez malgré tout à discerner un relief montagneux au loin, quelques lumières – une ville sûrement – et même des éoliennes ! Et là, vous réalisez que cette vie qui se déroule à 15 km de là, c’est la Chine. La Chine continentale. C’est même la première fois que vous la voyez d’aussi près. Alors, vous vous retournez, repensez à cette musique que vous venez d’entendre, rejetez un oeil à ce village terriblement méditerranéen et vous vous souvenez alors que vous êtes à Qinbi, sur l’île de Beigan, dans l’archipel de Matsu, à 250 km au nord-ouest de Taiwan… A mille lieues d’où vous pensiez être un instant.

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On croit toujours qu’une grosse fera mieux le job. Que plus elle est longue, large voire épaisse, plus on sera satisfait. Bien. Au chaud. C’est effectivement ce que je pensais lorsque je suis entrée dans cette échoppe de Hoï An – au Vietnam, soit à 18 444 km à vol d’oiseau de la ville de Coquimbo, au Chili, où j’ai pris cette photo, ce qui ne l’empêche pas d’être pertinente compte tenu de ce qui va suivre, vous allez voir – vendant (l’échoppe) des écharpes que personne, évidemment, ne porterait là-bas pour la simple et bonne raison que la température moyenne annuelle dépasse les 20°C. Je le sais, une moyenne ne veut rien dire, mais croyez-moi, les écharpes vendues à ces latitudes sont pour les touristes (que je suis donc), ce qui leur permet, de retour au bercail, de répondre fièrement à un : « Elle est super belle ton écharpe ! » : « Merci :-) ! Elle vient d’Hoï An, au Vietnam ! ». Bla bla bla.

Bref. Il n’est jamais facile de choisir une écharpe, surtout quand il y en a des dizaines et des dizaines différentes face à vous. Cette lapalissade vaut pour tout – remplacez « écharpe » par « yaourt », « voiture », « téléphone », « basket »… – et illustre un mal de notre civilisation occidentale trop gâtée : la difficulté croissante à faire des choix, générant cette sensation extrêmement désagréable d’être « prisonnier » d’une trop grande liberté faisant de nous des insatisfaits chroniques inaptes à gérer le trop de possibilités qui s’offrent à nous. Car chacun le sait, choisir, c’est renoncer au reste, ce dont nous n’avons clairement pas envie, car, dans notre infinie sagesse et humilité, nous avons juste envie de tout ! Si vous avez 19m34s devant vous (une autre lapalissade sauf si vous voyagez dans le temps), je vous invite à écouter un psy en short en parler.

Donc, mon écharpe, je l’ai d’abord choisie pour ses couleurs, vives, très vives, des couleurs primaires diraient certains. Une gamme chromatique me garantissant, de retour au fameux bercail, une pluie de perspicaces commentaires : « Dis donc, c’est bariolé ! », « On doit te voir de loin, c’est pratique », « Oula, ça flashe », « J’oserais pas »… Je l’ai choisie aussi pour ses dimensions – 30 cm de large, 120 cm de long, une maille épaisse – lançant intérieurement à l’Hiver : « tu peux bien débarquer, je suis parée ! ». Ah ah ah ! Et c’est là où je souhaite en venir depuis le début mais je ne sais pas faire court : quand l’hiver fut venu, il en fut évidemment tout autrement. Cela vaut pour aujourd’hui aussi, au figuré. J’ai beau faire deux voire trois tours de cou avec mon anaconda coloré en laine, certes sans grande attention, il y a toujours un moment où je sens un léger courant d’air s’infiltrer, réussissant bon an mal an, mais globalement assez facilement, à se faufiler entre les mailles en points de riz pour atteindre les 2,5 cm2 de chair que mes tours et détours n’ont malencontreusement pas couvert. Et là, voyez-vous, c’est un peu comme ce rouleau de papier toilette que vous faites tourner comme un hamster dans l’espoir d’en attraper le bout, vous n’arrivez jamais à remettre votre écharpe correctement. A l’issue de la 3e tentative infructueuse, exposant chaque fois à l’air frais de nouvelles parcelles de votre petit cou fragile, totalement désespéré et passablement énervé (car vous avez beau avoir vécu cette scène plusieurs fois, l’information ne rentre pas !), vous vous résignez à faire ce que vous vouliez éviter à tout prix : retirer votre veste, manteau, parka, imper, duffle coat, blouson, bomber, Canadienne, ciré, caban, redingote, cache-poussière, paludamentum, raglan, pardessus ou houppelande pour vous envelopper convenablement, donc efficacement… Moralité : avoir le bon outil, c’est bien, savoir l’utiliser, c’est mieux. Quant à être bien entouré, c’est vital ! Voilà, c’est tout !

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