Photo-graphies et un peu plus…

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Hier soir et une bonne partie de la nuit, le ciel s’est déchaîné ici, à Paris. Un orage incroyable, des pluies diluviennes, des lames d’eau même, de puissantes rafales de vent, de vibrants coups de tonnerre et des éclairs – des fulmineux, des ramifiés, des sinueux – si puissants et nombreux qu’ils donnaient la sensation qu’un petit malin s’amusait avec l’interrupteur céleste, jour nuit jour nuit jour… Le tout, au beau milieu d’une discussion groupée et à distance sur le chamanisme, les arbres, la nature, les ancêtres, les esprits, les totems… Le tout, la veille du déconfinement tant espéredouté. Tout pourrait être déconnecté. Ou pas.

J’ai mon Encyclopédie des symboles sous les yeux, page 683 à Tonnerre, « Presque toutes les civilisations antiques voient dans le tonnerre un moyen utilisé par les êtres célestes pour indiquer leur présence : ce sont ces mêmes êtres qui sont d’ailleurs bien sûr à l’origine de la foudre. (…) Le tonnerre est souvent interprété comme un signe de la colère divine à la suite d’un bouleversement de l’ordre cosmique ; il en allait ainsi chez les Celtes, et particulièrement chez les Gaulois où le grand Taranis en était le maître. Toutefois, ce bouleversement du ciel et des éléments était généralement dû à la mauvaise conduite des hommes, qui provoquaient ainsi la colère de dieu » (1). Les Indiens d’Amérique du Nord, les Yakoutes de Sibérie, les Chinois, les Aztèques, les habitants d’Europe centrale, les Tibétains, les Japonais en ont une autre approche. Les symboles étant intimement liés aux cultures, rien d’étonnant à ce que les interprétations d’une même notion, d’un même événement, d’un même objet, d’un même animal… diffèrent d’un bout à l’autre de la planète. La France étant un pays de tradition Celte – les irréductibles Gaulois –, c’est celle-ci que j’ai retranscrite ici. De l’autre côté, dans le même dictionnaire, je lis, page 278, au rayon Foudre qu’« [elle] est, dans une conjonction d’opposés, le principe de la vie et de celui de la mort (…). D’autre part, elle unit, le temps d’un éclair, le Ciel à la Terre ». Cet épisode orageux qui a traversé le pays cette nuit et aujourd’hui serait-il à la fois une mort – celle de l’ancien monde – et une naissance – celle d’une ère nouvelle ? Ou juste la conséquence logique de l’instabilité de l’atmosphère, d’un sol anormalement chaud et d’un air anormalement froid, générant un différentiel d’électricité en altitude. Craaac, Scraaaatch, Braoum ! Evidemment, tout cela est très symbolique.

Mais les symboles font probablement plus partie de notre vie que nous ne l’imaginons : « les avancées dans la neurophysiologie qui ont eu lieu ces dernières années, et en particulier les travaux d’Antonio Damasio (1994), confirment ce qui était jusque-là une intuition clinique : nous pensons en symboles avant de penser en paroles » rappelle le psychiatre Philippe Caillé (2). On dit ainsi du symbole qu’il montre, réunit et enjoint. Pour Claude Lévi-Strauss – note pour moi-même, lire son travail sur les mythes –,  le symbolisme est un « mécanisme régulateur de la société, une condition indispensable de son équilibre ».

Ah ah ah ! En ouvrant « au hasard » mon Encyclopédie, je tombe sur le mot Masque ! Ce n’est pas une blague. J’aime beaucoup le clin d’œil et je le perçois comme une invitation à poursuivre dans cette direction. Le masque est, à plusieurs titres, lui-même devenu un symbole de cette crise de coronavirus. Le masque comme symbole de l’incurie des dirigeants présents et passés – inutile quand il n’y en avait pas, utile depuis qu’il y en a, voire obligatoire bientôt dans certains cas –, le masque comme symbole d’une solidarité citoyenne – avec ces nombreuses initiatives spontanées de confection de masques en tissu destinés aux plus exposés, les soignants, puis, progressivement, à tous –, le masque comme symbole de respect de l’autre – en mettre, c’est d’abord protéger les autres, en particulier, les plus vulnérables –, le masque comme symbole iconique – en dessin, en photo, en pochoir, seul, sans tête autour, il sera, dans mon esprit, associé à cet événement pendant très longtemps –, le masque comme symbole de notre diversité culturelle – les pays ayant la culture du masque ont été nettement moins touchés que ceux qui ont commencé par le dénigrer avant de l’adopter, ce qui en fait également le symbole d’une certaine forme d’arrogance occidentale –, le masque comme symbole d’une résistance bienvenue – à quoi vont servir toutes ces caméras maintenant que nous allons errer masqués et non identifiables ? –, le masque comme symbole de créativité – en tissu, en papier torchon, avec des bouts de chaussette, des intercalaires transparents, en wax, avec des sacs d’aspirateur, des filtres à café, des bandanas, cousus main, à la machine, assemblé avec des agrafes, et même transparent pour que les personnes sourdes puissent lire sur les lèvres ! On est loin de l’idée classique du masque derrière lequel on se cache… Aujourd’hui, en nous masquant, nous montrons presque notre vrai visage. L’anthropologue Fanny Parise, qui a initié une étude sur l’anthropologie du confinement, estime d’ailleurs qu’il est devenu un « objet totem », au même titre que le PQ ou le gel à un moment (3). « L’objet totem ordonne les pratiques et les représentations du monde autour de sa manipulation. Il permet d’expliquer l’ordre des choses et d’affronter le quotidien » (4). Et la boucle est bouclée.

Aujourd’hui, 10 mai, c’est certes la veille du déconfinement, mais c’est aussi la fin de la 6eédition d’Objectif3280, que j’évoquais au Jour 12 de mon confinement à Wellington et qui a débuté le 8 avril. Il y a donc un peu plus d’un mois. C’est court un mois quand il faut réunir 3280 photos, c’est long un mois quand il faut maintenir l’attention. Pour moi, c’est toujours un moment de grande intensité, car la rencontre entre un rêve de communion – nous, ensemble, créant une œuvre unique – et la réalité – parfois dure : pas le temps, pas d’idée, pas envie ; souvent réjouissante : des images incroyables, des associations d’idées très variées, des impatiences… Et une nouvelle fois, la magie a opéré. 174 personnes vivant dans 21 pays ont participé et nous ont offert, se sont offert, de formidables échanges photographiques – logiquement et heureusement marqués par le confinement pour certains –, composant ainsi plusieurs centaines de photopoèmes – j’aurai le chiffre exact demain, une fois la fin officialisée – que je rêve désormais d’accrocher à des arbres, en pleine nature, pour que chacun puisse les découvrir au gré de ses errances, et ainsi, en une poignée de minutes, rire, réfléchir, pleurer, être surpris, bouleversé, ému, amusé, émerveillé, inspiré… Merci à vous de m’avoir à nouveau transportée dans un monde où le rêve a toute sa place. Alors, continuons gaiement ! Demain est un autre jour et nous l’attendons !

J’ai d’ailleurs choisi d’illustrer ce texte avec la photographie que j’ai prise comme point de départ de cette 6eédition un peu particulière. Ce matin-là, après avoir fait l’ascension du Roys Peak sur l’île du sud de la Nouvelle Zélande à la lueur de la Lune, j’avais surtout pensé à l’importance de vivre chaque instant intensément, à ma chance d’être là, même si, finalement, l’événement est tout sauf rare : le soleil se lève et se couche tous les jours depuis des milliards d’années et le fera encore pour autant d’années. Je regarde désormais cette image avec un autre œil. De façon plus symbolique, comme l’aube d’une nouvelle ère à laquelle nous avons, chacun à notre échelle, l’opportunité de donner une direction plus juste, plus respectueuse et plus équilibrée…

 

  1. Encyclopédie des symboles, Encyclopédie d’aujourd’hui, Le livre de poche
  2. https://www.cairn.info/revue-cahiers-critiques-de-therapie-familiale-2005-1-page-189.htm
  3. https://anthropologieduconfinement.com
  4. https://www.huffingtonpost.fr/entry/mon-masque-fait-maison-et-moi-comment-ce-nouvel-objet-totem-a-envahi-le-quotidien-des-francais_fr_5eb07dfec5b602af0b8c696e

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Je me demandais pourquoi, soudainement, le tigre était aussi populaire… Tout comme les chamailleurs il y a quelques jours. Sachez donc que le tigre apparaît dès la deuxième séquence du Yangjia Michuan, une variante du tai chi chuan dont la transmission est secrète. Ou presque. Il y a quand même une page Wikipédia. Donc, pour notre culture à tous, voici la séquence complète en 44 mouvements :

Enfourcher le tigre et gravir la montagne, à droite puis à gauche
Se tourner, frapper trois fois avec la paume, saisir la queue du moineau, fermeture apparente, à droite puis à gauche
Avancer et cai à droite
Demi-fouet, à gauche
Pousser la montagne dans la mer, à gauche puis à droite
Coude horizontal, à gauche puis à droite
Frapper avec le poing par-dessous le coude, à gauche puis à droite
Le singe bat en retraite, à gauche puis à droite
Faire un pas, soulever un bras et frapper au cœur avec la paume, à gauche puis à droite
Poussée vers la droite
Simple balayage du bras, à droite
Zhou et kao vers la droite, cai, zhou et kao vers la gauche
Pas en avant, frapper au cœur avec la paume, à droite
Reculer, la grue blanche déploie ses ailes, à gauche
Attraper le genou en faisant un pas, à gauche
Soulever le rideau, à droite
Chercher l’aiguille au fond de la mer, à droite
Le dragon vert surgit des eaux, à droite
Se retourner, frapper avec le poing en le rabattant sur le côté, à droite
Peng, saisir la queue du moineau et fermeture apparente, à droite puis à gauche
Avancer et cai, à droite
Simple fouet, à gauche
Les mains ondulent comme les nuages – 1re série
Simple fouet, à gauche
Avancer et caresser l’encolure du cheval, à droite ; pousser vers la droite, cai et se baisser vers la gauche puis séparer les pieds vers la droite
Reculer et caresser l’encolure du cheval, à gauche ; pousser vers la gauche, cai et se baisser vers la droite puis séparer les pieds vers la gauche
Pivoter et donner un coup de talon, à gauche
Attraper le genou en faisant un pas, à gauche
Avancer, attraper le genou et frapper l’entrejambe avec le poing, à droite et à gauche
Se retourner, se baisser et faire levier à droite
Avancer et faire levier à gauche
Frapper avec le poing par-dessous le coude, à droite
Coup de talon, à droite
Se retourner et caresser le dos du cheval, à droite
Se baisser et frapper le tigre à gauche
Tourner et frapper le tigre à droite
Lu et donner un coup de talon à droite
Le double vent transperce les oreilles, à droite puis à gauche
Lu, tourner et donner un coup de talon à gauche
Tourner et terrasser le tigre, à droite
Avancer, cycle Yin-Yang de coups de pied
Peng et frapper avec le poing, fermeture apparente, à droite puis à gauche
Croiser les mains
Reporter le tigre à la montagne (2 fois)

A répéter tous les jours, aux aurores – pourquoi met-on « aurores » au pluriel d’ailleurs, nous lèverions-nous sur plusieurs planètes en même temps ? –, et le monde de la culture devrait bien se porter pour les six prochaines années !

Sinon, avant-hier, un titre d’article a attiré mon attention. Dans un contexte où chaque pays gère son sort en vase clos, frontières fermées à la clé pour une durée indéterminée, j’ai trouvé qu’il y avait là un bel espoir que certaines choses évoluent. Le titre ? « En mémoire de la Grande Famine, les Irlandais au secours des Amérindiens touchés par le Covid-19″ (1). J’apprends tout, ou presque, en lisant cet article relayant cette étonnante et heureuse solidarité qui défie le temps et l’oubli : la Grande Famine en Irlande en 1845, due au mildiou, qui a fait plus d’un million de morts entre 45 et 52 ; la migration de 2 millions d’irlandais vers des contrées moins hostiles ; l’élan de solidarité international face à « l’une des premières crises alimentaires médiatisées ». Elan auxquels ont participé les Choctaws, une tribu améridienne du sud-est des Etats-Unis en faisant un don de 170 $ à l’époque (l’équivalent de 5 000 $ aujourd’hui). Comme les Choctaws l’expliquent eux-mêmes sur leur site (2), ce don était en partie motivé par l’exode forcé que la Nation avait elle-même subi quelques années auparavant, obligeant, dans le contexte de l’Indian Removal Act, 20 000 personnes à abandonner le Mississipi pour rallier Oklahoma pendant que leurs terres étaient transmises à des colons européens. Cette transhumance de près de 1 000 km a été baptisée Piste des larmes (Trail of tears). Un geste que n’ont pas oublié les Irlandais et qui a scellé des liens indéfectibles entre les deux groupes… Et aujourd’hui, alors que les nations Navajo et Hopi sont parmi les populations les plus touchées aux Etats-Unis du fait de leur grande précarité et ont lancé une campagne de dons pour organiser leur prise en charge locale – les Amérindiens ne seraient par ailleurs pas tous comptabilisés dans les statistiques du covid-19 –, des Irlandais ont choisi de leur rendre la pareille, et ainsi de tendre la main comme l’avaient fait les Choctaws il y a 170 ans.

Cette histoire où aujourd’hui et hier se recroisent m’en rappelle une autre qui, il me semble, est un peu plus ancienne, même si elle fait écho à une histoire plus récente. D’ailleurs, sans cette dernière, je n’aurais peut-être pas prêté attention à celle que je viens d’évoquer. (…) Voilà, je l’ai retrouvée ! Début avril, de nombreux Taïwanais ont répondu à l’appel aux dons du Père Giusepe Didone pour aider son pays d’origine, l’Italie, qui, comme vous le savez, a été très durement touchée par le coronavirus. A priori, près de 4 millions d’euros ont été récoltés en très peu de temps à travers 20 000 dons. Pourquoi cet élan de générosité ? Tout simplement pour remercier le Père Didone, 81 ans aujourd’hui, installé à Taïwan depuis 1965, toujours en activité, de tout ce qu’il a fait pour le pays : créer des centres de santé destinés à accueillir des personnes en situation de handicap intellectuel, contribuer à créer des hôpitaux alors que le système de santé taiwanais était encore balbutiant, accompagner les pauvres… (3)

Voilà deux gestes incroyables de générosité et de solidarité, initiés par des groupes de personnes et non des Etats, qui défient à la fois les frontières et le temps, qui, d’une île à un continent et vice-versa, honorent l’Histoire – que l’on n’oublie pas systématiquement mais qui se répète souvent – et nos Ancêtres – toujours vivants, dont la mémoire et les actes nous accompagnent d’une manière ou d’une autre, et nous rappellent, à nouveau, que nous sommes tous liés par-delà l’espace et le temps.

Et je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée émue pour les 26 230 personnes décédées en France – assurément bien plus ; 269 068 à l’échelle mondiale – depuis le début de l’épidémie (4), presque réduites à des chiffres égrainés et scrutés chaque jour, parties seules, sans que leur famille ne puisse les accompagner, leur dire au-revoir, ni les voir une dernière fois, sans qu’ensuite, les rituels associés à certaines religions puissent être accomplis, qu’une cérémonie digne de leur vie puisse être organisée et que les rares présents puissent s’épauler, se prendre dans les bras, se soutenir, sans qu’ensuite, les familles puissent aller se recueillir au cimetière. Espérons que des célébrations posthumes et post-confinement pourront être organisées, pour faciliter le travail de deuil des familles mais aussi aider ces âmes à filer peut-être plus sereinement vers d’autres cieux.

  1. https://www.lemonde.fr/big-browser/article/2020/05/06/apres-la-grande-famine-de-1847-les-irlandais-volent-au-secours-des-amerindiens-touches-par-le-coronavirus_6038881_4832693.html
  2. http://www.choctawnation.com/bond-remains-strong-between-choctaw-and-irish
  3. https://www.taiwannews.com.tw/en/news/3911883
  4. Chiffres au 8 mai 14h. https://www.santepubliquefrance.fr/maladies-et-traumatismes/maladies-et-infections-respiratoires/infection-a-coronavirus/articles/infection-au-nouveau-coronavirus-sars-cov-2-covid-19-france-et-monde

Mount Cook Village, South Island, NZ – Au pied d’un monument érigé en mémoire de celles et ceux qui ont péri dans ces montagnes…

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C’est étonnant comme certains mots venant innocemment à l’esprit se révèlent être en fait des pistes de réflexion. J’ai de fait envie de remercier les énergies passagères pour celui-ci, rebours. Tout est parti d’aujourd’hui. Lundi 4 mai. Je me dis, soulagée mais pas vraiment pour tout vous dire : « ouf, plus qu’une semaine avant la libération ! ». Je pense au décollage d’une fusée, ignition 7, 6, 5, 4… mais j’ai déjà usé de la métaphore spatiale et au même titre que je n’aime pas faire demi-tour en empruntant le même chemin, je préfère éviter les redondances stylistiques (j’en fais quand même). Ce qui me conduit à sa signification, le « compte à rebours » – il y en aura eu beaucoup ces dernières semaines bien que nous ne soyons allés nulle part –, dont je supprime rapidement le premier mot, pour me contenter d’« A rebours »… Cela fait instantanément écho au livre éponyme de JK Huysmans, que, il me semble, je n’ai pas lu, ou en tout cas pas entièrement, mais qui m’est néanmoins familier car ma mère, une grande lectrice, m’en a parlé à plusieurs reprises. Ainsi, poussée par la curiosité, je lance quelques requêtes pour rafraichir ma mémoire…

Jean des Esseintes, l’anti-héros du roman de Huysmans publié en 1884 – je vais finir par croire en une symbolique du nombre 84 – était-il un confiné volontaire avant l’heure ? « Esprit désabusé de la fin du XIXe siècle » (1), dégoûté de l’humanité après une vie bien remplie et décadente, il se retire en effet dans une maison à Fontenay, où il vit seul avec ses livres, ses peintures, ses parfums, son jardin, ses voyages imaginaires en quête d’une sorte de perfection intérieure, qu’a priori, il n’atteindra pas puisqu’il devra finalement retourner à la capitale pour soigner ses névroses, sa solitude et son ennui : « Dans deux jours, je serai à Paris ; allons, […], tout est bien fini ; comme un raz de marée, les vagues de la médiocrité humaine montent jusqu’au ciel et elles vont engloutir le refuge dont j’ouvre, malgré moi, les digues ».

Ah ah, suis-je en train de fantasmer le même voyage avec ce projet de migration annoncée ? Non, car la misanthropie n’est pas mon moteur, bien au contraire. Je n’ai pas encore évoqué Henry David Thoreau dans mes textes de confinement, qui, je l’ai récemment appris avec une certaine surprise, se rendait à Concord, la ville où habitaient ses parents et ses amis, tous les jours ou quasi quand il vivait dans sa fameuse cabane, celle de « Walden ou la vie dans les bois », mais je pense à lui et m’inscris plus dans sa démarche.

Donc, dans une semaine, a priori, car tout peut encore changer si les chiffres ne sont pas bons, si les indicateurs ne passent pas au vert, digues et frontières seront ouvertes en France. Nous pourrons étendre notre territoire (mais pas trop quand même), retourner au travail (mais pas tout le monde), reprendre le métro (mais pas aller à la plage), sortir sans attestation (mais ce sera quand même contrôlé), remettre les enfants à l’école (mais pas tous non plus)… D’ailleurs, je me demande sincèrement ce qui restera de cette curieuse période, loin d’être finie, dans leur mémoire. Qu’en ont-ils compris, comment l’ont-ils vécue, quelle traces laissera-t-elle sur leur parcours ?

Et comment vont-ils vivre leur éventuel retour à l’école la semaine prochaine et dans quelles conditions ? Ah, sur ce point, je me permets de partager une partie du mail qu’une amie a récemment reçu de l’école primaire de son fils : « Au-delà de la sécurité, une journée « d’école » le 12 mai ne ressemblera en aucun cas à l’école d’avant le confinement.  Ce sera avant tout une journée d’accueil des élèves qui sont prioritaires. Elle sera contraignante pour les enfants, les familles, les personnels et les enseignants vues les règles sanitaires à respecter. En classe, les enfants seront assis seuls, en rangs (sans se faire face) à une table attribuée à laquelle ils resteront toute la journée à distance des autres enfants et de l’enseignant. L’enseignant ne pourra pas aider les enfants à moins d’un mètre de distance pour répondre aux difficultés scolaires ni corriger les cahiers avec les enfants.
Tout contact sera proscrit (le contact qui rassure, sécurise, protège et soigne).
Les enfants seront confrontés à des rappels constants aux règles sanitaires de la part des adultes voire à des sanctions s’ils ne respectent pas les gestes barrières et les distances de sécurité en « récréation » comme en classe.
Il faudra faire comprendre aux enfants que tout ce qu’ils font habituellement est potentiellement dangereux : prêter un crayon à son camarade, jouer ensemble, aider son ami qui est tombé, chuchoter à l’oreille, donner la main à un camarade de classe pour se mettre en rang …
Les enfants n’auront pas non plus accès au matériel collectif de la classe : livres, jeux mathématiques ou de la classe, ballons, petit matériel de manipulation d’apprentissage, matériel de sport. Les jeux collectifs et de contact seront interdits, les passages aux toilettes règlementés, de même que le lavage des mains répété à de nombreuses reprises tout au long de la journée. Les parents devront expliquer et préparer psychologiquement toutes les contraintes et faire répéter les gestes barrières essentiels ».

Clairement, l’après ne ressemblera pas à l’avant. Et je suis bien contente de ne pas avoir à retourner à l’école la semaine prochaine ! La simple lecture de ce message me déclenche presque une crise d’angoisse, alors même que je ne suis plus une enfant et que je n’en ai pas ! Qui seront donc les parents indignes qui y abandonneront leurs enfants dans ces conditions de terreur, d’anxiété et de culpabilisation que tous les pédo-psychiatres disent nécessaires d’éviter en cette période déjà bien chargée émotionnellement ? Nouvelles règles de conduite qui semblent, par ailleurs et « heureusement », totalement inapplicables par les institutrices/teurs et autres personnes impliquées, et dont la seule justification semble être de dissuader tout retour à l’école avant septembre…

La situation est d’une complexité inédite, ce message n’est qu’un exemple parmi d’autres de ce que nous recevons individuellement ou collectivement ces jours-ci concernant la suite des événements car des priorités incompatibles se télescopent – relancer l’économie rapidement et assurer la sécurité des citoyens –, ce qui se traduit par un magma de recommandations contradictoires et/ou irréalistes – 10 mètres de distance entre deux joggeurs ou deux cyclistes ; 1 mètre d’intervalle entre passagers dans le métro ; 15 élèves autorisés par classe mais pas de rassemblement de plus de 10 personnes… – faisant dire à certains que nos politiques ne vivent décidément pas sur la même planète que nous. Alors que l’hypothèse de l’existence d’une vie extraterrestre est formulée depuis l’Antiquité par Epicure ou encore Lucrèce, que les astronomes et exobiologistes sondent l’espace en quête de preuves depuis quelques décennies grâce à des outils technologiques de plus en plus puissants, je prends cela pour une nouvelle historique ! Comme souvent, nous ne regardions pas où il faut ! Reste que j’aurais sans doute préféré un contact avec une civilisation plus avancée…

 (1) https://www.franceculture.fr/emissions/la-compagnie-des-auteurs/joris-karl-huysmans-24-huysmans-trouble-fete

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Vous êtes vous déjà demandé, de façon purement théorique, quel unique objet vous prendriez avec vous sur une île déserte ? Un seul, oui. Chuck Noland a bien dû composer avec un ballon de volley dans « Seul au monde », alors pourquoi pas vous ? Enfin, l’avantage, avec la théorie, c’est que l’on peut poser une question sans en questionner la logique ou la pertinence : parce que, honnêtement, qui irait volontairement s’échouer sur une île déserte ? Je ne parle pas de l’île métaphorique ou de la « bubble » sur ou au creux de laquelle nous vivons en ce moment, pas forcément de façon volontaire ceci dit. Non, la « vraie » île déserte, celle de nos dessins d’enfant, un bout de sable émergeant de la surface d’une eau forcément turquoise, une poignée de palmiers plantés ça et là, des rochers aux formes étranges, un soleil rayonnant au dessus et… pas grand chose de plus en fait.

Cette question-là, nous nous la sommes posée il y a des années. Et à chaque départ, nous repensons à nos réponses en veillant bien à ne pas les oublier dans nos bagages. On n’est jamais trop prudent… Ce n’est pas très charitable de ma part mais la sienne m’a toujours fait rire : un coupe-ongle ! J’ai eu beau argumenter que son intérêt à long terme était limité, que les dents pouvaient faire le même travail, moins soigneusement certes, mais tout de même, un seul objet, vraiment, le coupe-ongle ? Oui, oui, et encore oui ! Devant tant d’opiniâtreté bretonne, j’ai capitulé. Ceci dit, en théorie, tout s’entend. Pour ma part, après avoir envisagé emporter un album photo pour ne pas oublier les visages aimés, j’ai opté pour un objet plus utile dans ces circonstances : le couteau suisse de mes 22 ans. Nous avons évidemment les deux avec nous ici en Nouvelle Zélande. Qui n’est pas une île déserte, même si l’on peut passer des heures et des heures à rouler sans croiser qui que ce soit d’autre que son reflet dans le rétroviseur.

Cette faible densité est, je l’ai déjà évoqué, l’une des raisons pour lesquelles le COVID-19 (il est rarement nommé coronavirus ici) a peu de prise en NZ : la distanciation sociale est inhérente à la vie des îliens. Aujourd’hui, cela fait ainsi deux semaines que le confinement a débuté. Depuis plusieurs jours, le nombre de nouveaux cas est en chute libre : 50 hier et 29 seulement aujourd’hui – une petite victoire à laquelle, étrangement, j’ai l’impression de participer – ; les guérisons quotidiennes dépassent les contaminations ; 14 personnes sont hospitalisées et il n’y a « toujours » qu’un unique décès à déplorer (déjà mentionné, une femme de plus de 70 ans avec des antécédents médicaux). Lorsque je me penche sur les statistiques et situations des autres pays – effrayantes pour certaines telle la courbe vertigineuse actuellement suivie par les Etats-Unis ou l’impact dramatique à venir du confinement en Inde –, j’ai l’impression de vivre à des années-lumière de la planète bleue. Certes, la vie est entre parenthèses ici aussi, mais elle est tellement paisible, tellement déconnectée du climat anxiogène que beaucoup semble vivre… C’est un peu comme si j’étais une auditrice lointaine d’une fiction apocalyptique diffusée en mondovision, genre la « Guerre des mondes » d’Aldous Huxley lue par Orson Welles en octobre 38, sans la légendaire panique des Américains en l’entendant. A la différence près que, là, c’est vrai. C’est vrai, n’est-ce pas ? Rassurez-moi ! Enfin…

Anyway, les autorités néo-zélandaises sont confiantes – les habitants aussi : c’est même presque surréaliste de voir un peuple avoir ainsi confiance en ses dirigeants ! comme quoi, ce n’est pas un contresens –, et, sans envisager d’avancer la fin du confinement pour autant – il s’achèvera comme prévu le 22 avril –, elles préparent l’après – probable rétrogradation d’un point du niveau d’alerte – et demandent aux entreprises – en particulier aux commerces – d’en faire autant. Tout est arrêté depuis deux semaines et, comme partout dans le monde, les conséquences économiques et sociales de cette pause imposée sont importantes, les aides de l’Etat ne pouvant tout compenser. Bien sûr, la vie ne reprendra pas « comme avant » et ne sera sans doute pas « comme après » non plus. Ce sera un E2DNI, un Entre-Deux à Durée Non Identifiée… Pendant ce laps de temps, les tests vont se poursuivre. Afin de retracer au plus vite le parcours d’une transmission éventuelle du virus, les interactions entre personnes vont aussi être suivies. C’est en gestation, mais cela passera peut-être par une App à installer sur son téléphone. Certes, c’est justement la capacité à remonter le fil des contaminations qui a permis de limiter les contagions, mais quel impact pour les libertés individuelles, à court, moyen et long terme ? Autant directement passer à l’étape suivante de l’humain augmenté et nous greffer une puce dans l’avant-bras, non ?

Le contrôle des frontières est le dernier point du programme de demain. Comme toute île, la Nouvelle-Zélande fait déjà très attention à tout ce qui transite sur son territoire – par exemple, nous avons dû montrer nos semelles en arrivant… Là, il ne s’agira plus simplement de vérifier la propreté des chaussures, il faudra également veiller à ce que personne ne rapporte de cadeau empoisonné à la maison. De fait, dès ce soir, les kiwis rentrant au pays seront obligatoirement isolés 14 jours au moins dans des hôtels. Ce n’est pas le sanatorium à la Sibérienne (clin d’œil amical) mais quand même…
Pour l’heure, il n’est pas du tout question de rouvrir les frontières du pays à qui que ce soit d’autre. La dernière fois que le sujet a officiellement été abordé, il était même envisagé de les garder imperméables pendant 12 à 18 mois, le temps qu’un traitement ou vaccin fiable soit disponible.
C’est long pour un pays qui accueille près de 4 millions de visiteurs internationaux chaque année, presque autant que sa population – les prévisions à 2024 tablaient même sur 5,1 millions ; imaginez le bazar que provoque d’ailleurs cette pandémie chez les statisticiens, prévisionnistes, prospectivistes en tous genre : tout, tout, absolument tout est à revoir ! – et dont une partie de l’économie repose, a fortiori, sur le tourisme. Le reste, et dans volumes plus importants, ce sont les vaches, les moutons, le vin et le bois…

Bien sûr, que cette pandémie ait atteint cette échelle mondiale de façon aussi fulgurante est intimement lié à la facilité et à la rapidité avec laquelle nous pouvons désormais voyager, nous déplacer sur cette planète, passer d’un pays à l’autre, y déposer nos miasmes sans le savoir avant d’aller les semer ailleurs. Et, en oubliant les miasmes quelques instants, cela fait déjà quelques années que les dérives du tourisme de masse sont pointées du doigt, que certaines villes n’en peuvent plus, que les touristes-bulldozer ne sont plus les bienvenus, qu’il nous faut repenser nos migrations légères et volontaires, mais parfois lourdes de conséquences.
Ce virus, peu enclin à faire des concessions va donc très tranquillement – même s’il faut veiller à ne pas lui attribuer d’intention consciente, ce qui, à vrai dire est question ouverte à l’heure où certains parlent de karma, de planète nous transmettant un message… – et comme sur de nombreux autres sujets sur lesquels il envoie un coup de projecteur, exacerbant par la même occasion les failles de nos systèmes, fonctionnements et réflexes, ce virus va donc, inexorablement, précipiter le changement. C’est du moins ce que nous espérons tous. Je rectifie, c’est du moins ce qu’espèrent toutes les personnes que je connais. Car, même si ma bulle est large, je suis bien consciente qu’elle comprend majoritairement des personnes qui partagent le même système de valeurs et les mêmes espoirs que moi… Ceci dit, c’est un bon point de départ et il faut bien commencer quelque part !

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Cette injonction, nous la lisons et l’entendons tous les jours dans les news locales depuis l’instauration du confinement. « Bubble », c’est doux, c’est plein de rondeurs, c’est rassurant, c’est irisé, ça laisse passer la lumière, c’est protéiforme, c’est magique, on s’y glisse, comme dans une couette en plein hiver, avec la certitude d’être au chaud… Il sonne, en tout cas, mieux à mes oreilles que le terme foyer, qui, d’après le dictionnaire est d’abord le « lieu où l’on fait du feu » avant d’être celui où « vit une famille »… Ce qui, dans le fond, est un résumé aussi cruel que réel de ce qui, malheureusement, se passe dans certaines maisons actuellement.

Face au temps, qui peut-être n’existe pas ou plus (voir un de mes précédents blabla), ce « stay in your bubble » – à la fois humain et géographique puisqu’il inclut les personnes avec lesquelles vous vivez et votre quartier, que vous ne pouvez quitter – redessine totalement notre espace. S’il s’est drastiquement rétréci ces dernières semaines, paradoxalement, j’ai l’impression que les distances n’ont jamais été aussi réelles. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, ce qui est loin est « réellement » loin.
L’espèce humaine n’étant pas en mesure d’augmenter la durée d’une journée, elle s’est en effet appliquée à faire ce qui était dans ses cordes pour contourner cette contrainte forte : multiplier ce que nous pouvions faire en un jour. Des gens brillants ont ainsi conçu des machines volant à 1 000 km/h, faisant des bouts du monde des voisins de palier. Aujourd’hui, ces oiseaux de métal étant cloué au sol, les 18 850 km qui me séparent de la France redeviennent une distance infinie, presque une aventure. Sans doute Clément Ader, qui n’avait parcouru que 50 mètres lors de son premier « vol » en 1890 à bord d’Eole, l’engin qu’il avait fabriqué en s’inspirant de la chauve-souris (qui n’apporte donc pas que des virus), ne se doutait-il pas que son invention allait à ce point révolutionner notre appréciation de l’espace, du temps et au final, du voyage.

M’en plaindre serait malhonnête : j’ai beaucoup usé – de l’avion, du train, du bateau, du bus, de la voiture – pour aller découvrir l’ailleurs. C’était ça l’urgence, voir, sentir, toucher le monde avec mes propres yeux (c’est pourquoi je n’ai jamais voulu lire de récits de voyage a priori par exemple, même historiques). Je me disais que si la Terre avait été un point (ce qu’elle est depuis l’espace, ne nous leurrons pas), je serais naturellement restée au même endroit, mais comme c’est une sphère, la parcourir me semblait plus logique. Je l’ai fait instinctivement, selon mes envies, conscientes et inconscientes, et non pas avec un objectif quantitatif…

Voilà qui me renvoie à un après-midi de mai 2017, à Taïwan où j’ai séjourné quelques mois. Direction Puli, au centre géographique du pays, où se trouve l’imposant Monastère bouddhiste Chung Tai Chan. J’envisageais à l’époque de faire un sujet au long cours sur ce lieu organisé tel un microcosme. Des contacts locaux m’avaient permis d’organiser une visite de l’école et du temple. Une nonne (parlant anglais) avait été chargée de me faire découvrir le temple, incluant les étages fermés au grand public. Après m’être brièvement présentée, elle m’avait demandé combien de pays j’avais visité jusqu’à présent. A vrai dire, c’est une question que je ne me suis jamais posé. « Je ne sais pas » lui avais-je donc répondu, ajoutant que ce n’était pas important, que je voyageais pour élargir mes horizons, aller à la rencontre d’autres cultures, sillonner d’autres paysages, parce que j’étais curieuse… Après coup, j’ai pensé que c’était une question « piège », une jolie façon de sonder la personne que j’étais avant de me guider dans ce lieu sacré, d’une incroyable beauté et dégageant une énergie telle qu’en atteignant et découvrant le dernier étage, j’avais littéralement éclaté en sanglot, prise d’une émotion si forte qu’il m’avait fallu plusieurs minutes – une éternité ! – pour retrouver mes esprits…
Etrangement, plusieurs fois depuis mon arrivée en Nouvelle-Zélande – avant même que le monde ne bascule – et pour la première fois dans ma vie, je me suis dit que c’était peut-être l’un de mes derniers voyages, qu’il était l’heure de creuser un autre sillon… L’avenir nous le dira, aussi incertain soit-il…

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Au fait, samedi, avec une satisfaction non dissimulée, j’ai trouvé du chocolat pâtissier et de la farine au New World, transformant instantanément notre envie de gâteau au chocolat en quasi-réalité. Pour mémo, New World est le nom – fort à propos mais encore un peu flou quant à la ligne éditoriale qui va en émerger – de l’enseigne où nous allons remplir placard et frigo pour une semaine, presque à la même fréquence qu’à Paris finalement. La distance inter-espèce, les masques, gants, barrières de protection entre caisses, désinfectants, produits manquants (rares toutefois), stratégies d’évitement dans les rayons en moins évidemment. Je ne sais comment cela se passe chez vous (j’écris cela comme si j’étais chez moi ici, ce qui n’est pas le cas, si ce n’est temporairement), mais, dans le Nouveau Monde, certains produits en vrac – graines, céréales, légumes et fruits secs, petits pains, muffins, croissants, crumpet… –  ont été pré-sachetés de telle sorte que chacun peut évacuer le stress lié à un éventuel contact de ses cubes de gingembre cristallisé avec une main, une pelle ou des postillons portant en eux le germe de la maladie. Ceci dit, les sachets ayant tous des poids différents – masse pour les puristes –, la main baladeuse est aussi tentée de les soulever, donc toucher, un à un, pour trouver le poids qu’elle aurait pris si elle avait pu le remplir elle-même. Mais c’est assurément mieux… Et dans les faits, il me semble qu’aucune transmission du virus via un produit alimentaire ou son emballage n’a été recensée. Vous me direz.

Oui, je dis « vous » comme si je vous écrivais, à vous, comme si vous n’étiez qu’Un, comme si vous étiez Tout, qui que vous soyez et où que vous soyez, parfois sans vous manifester, parfois en me gratifiant de commentaires toujours appréciés ou de ces démonstrations sentimentales digitales et iconiques désormais intégrées à notre grille de lecture : j’aime, j’adore, je me gausse, je suis waouh mais waouh quoi, bouh je suis triste… Décalage horaire oblige, je sais que certains parcourent mes billets au réveil, d’autres en trempant leur tartine dans leur thé du matin, certains les lisent jour après jour, d’autres dans le désordre, il en est même qui m’avouent avoir hâte de les découvrir. Hé, ho, les amis, vous me mettez la pression là J !

D’ailleurs, cela me fait penser que je n’ai toujours pas envoyé mes cartes postales, pourtant achetées au fur et à mesure du voyage pour refléter au mieux la diversité des paysages néo-zélandais. Au fond, cette attention ne change pas grand-chose puisque chaque carte n’a qu’un seul et unique destinataire. Je pourrais donc prendre 15 fois la même et écrire 15 fois la même chose sans que personne ne le sache… Mais j’aime choisir une carte en fonction de la personne à qui elle est destinée, ce qu’elle aime, ce à quoi elle est susceptible d’être sensible… Quoi qu’il en soit, le tas de cartes est sur le coffre qui trône au milieu du salon. L’idée était de les écrire toutes depuis Auckland, où nous devions passer nos derniers jours, au calme, avant de filer vers Buenos Aires. Comme vous le savez, le programme a légèrement évolué. Et je m’interroge… Que faire de ces cartes ?

Maintenant que le monde a changé, je ne peux plus naïvement écrire : « La Nouvelle Zélande est un pays magnifique, magnétique même ! Nous passons notre temps à nous émerveiller devant tant de beautés naturelles que nous parcourons à pieds, à vélo, en voiture, en train, en bateau. Cela vous plairait ! (…) Tout se passe parfaitement bien so far. Nous avons l’étrange sensation d’être complètement coupées du monde et ça fait un bien fou ! (…) Le retour en ville et dans notre appartement risque d’être un peu difficile mais d’autres territoires nous attendent. (…) J’espère que tout va bien pour vous ! Nous avons hâte de vous voir et de vous serrer dans nos bras. »

Et je ne peux pas écrire non plus : « Salut… je voulais te parler de cet incroyable lac à l’eau laiteuse et turquoise, en plein cœur de l’Ile du Sud, le long duquel nous avons marché. Le vent était si fort ce jour-là que les ombres des nuages semblaient danser à sa surface. C’en était hypnotisant ! Mais franchement, à quoi bon, nous savons toi et moi que tout cela n’a plus aucun sens, que depuis cette petite balade insouciante dans les Alpes du sud, ce fichu virus qui n’était qu’une grippette en Chine a essaimé partout dans le monde, bousculant tout à une échelle inédite, individuelle et collective, révélant les failles de nos systèmes et l’étendue de nos interconnexions, contaminant 1,3 millions de personnes, en tuant 72000… Alors, mes petites vacances en Nouvelle-Zélande… »

Un temps, j’ai pensé les écrire (version : le monde d’avant 2020, en me mettant dans les conditions de l’ignorance), les photographier puis les envoyer par mail à leurs destinataires respectifs (puisque les échanges postaux sont aussi limités). Puis, j’ai pensé que cela pourrait être le point de départ d’un nouveau projet collectif… Nous avons tous, en effet, des cartes non envoyées et/ou glanées désespérées au fond de nos tiroirs. Chacun pourrait alors raconter dans quel contexte il s’est retrouvé en possession de cette carte, un souvenir, et l’envoyer à une personne qu’il ne connaît pas mais dont le nom lui a été soufflé par un ami… et ainsi de suite… sauf que non…

Bref, l’envie sous-jacente était surtout de « faire quelque chose » depuis cet endroit privilégié où je vis calmement et d’où je vois – sidérée et spectatrice – se dérouler cette catastrophe mondiale – au sens de la physique tel qu’évoqué par mon amie Laurence il y a quelques semaines – comme une pelote de laine de mérinos lâchée depuis le dernier étage d’un immeuble moderne du centre ville de Wellington. C’est ainsi que s’est progressivement imposée l’idée de lancer, avec quelques mois d’avance, la 6eédition d’Objectif3280.

Cette année 2020, nous fêtons en effet les 10 ans de ce projet et nous imaginions une édition en fanfare en fin d’année plutôt. J’en vois certains froncer les sourcils. Objectif3280 ? Je le présente brièvement ainsi sur son site : « Objectif3280 est un projet photographique participatif, mondial, en ligne et en temps réel où toutes les photos sont, de génération en génération, liées les unes aux autres par des associations d’idées ». A l’oral, je le compare souvent à un cadavre exquis géant, où ce n’est pas une personne qui propose une suite, ici à une photographie, mais trois. Autrement dit, tout cela est exponentiel. Je crois que tout le monde est désormais familier avec cette notion mathématique…

Objectif3280 est né dans ma tête en 2009 je crois mais il n’a pris forme qu’en 2010 grâce à Coralie, à ses talents informatiques et sa patience. Nous étions alors au Canada pour un an. Comme ça, sur un bout de table aussi bancal que le sol de la cuisine où elle était perchée, une idée est devenue réalité. Quand nous avons envoyé le premier mail annonçant l’existence du projet et son lancement, nous ne savions absolument pas si, de l’autre côté, vous encore donc, quelqu’un allait réagir et se prendre au jeu. Et quand, au bout de quelques minutes d’un intense suspense à rafraîchir compulsivement la page du projet (vous savez, comme le personnage de Zuckerberg à la fin de « Social Network »), une photo est arrivée – Laurence, la tienne d’ailleurs il me semble ! –, poursuivant ainsi l’histoire que j’initiais avec la mienne, nous avons poussé un grand cri de joie.

En tout, nous avons organisé 5 éditions, qui, grâce au bouche à oreille des participants, IRL ou IDL, ont réuni 736 personnes vivant dans 57 pays. Chaque édition requiert un important travail en amont et nous mobilise, à divers niveaux, pendant le mois qu’il dure. Et chaque édition fait vibrer mon cœur comme aucun autre de mes projets artistiques, personnels ou non. Parce qu’à travers lui, j’ai la sensation de faire partie d’un tout, j’ai la sensation que ce tout là vibre à l’unisson, j’ai la sensation que nos différences et divergences n’ont plus aucun sens, j’ai la sensation que nos ondes respectives créent de la joie, de la beauté, du lien, de l’intelligence, du sens. Et alors, je me dis que tout est possible. Aujourd’hui, depuis mon bout du monde, malgré la complexité de la situation, je me dis que ce projet prend tout son sens, et j’ai envie de nous sentir à nouveau ensemble, simplement, légèrement, autour d’une petite œuvre d’art dont nous serons tous les co-auteurs…

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Ce soir, j’avais envie de me reposer sur un cliché. Ces photographies déjà vues mille fois sur le net, qui se ressemblent toutes plus ou moins, plus plus que moins, et qui ont peut-être même été à l’origine de votre voyage. Cette photo là, j’avais envie de la prendre moi aussi. De fait, en arrivant à Manarola, l’un des cinq villages du parc national des Cinque Terre, enfer estival autant que paradis hivernal (celui que j’avais choisi), j’étais tout de suite partie à sa recherche : la croix au sol indiquant où se mettre pour prendre ledit cliché. Et à vrai dire, la mission n’avait pas été si complexe : un attroupement signalait sa présence d’assez loin.

J’avais juste attendu que le soleil ne se couche, puis dore les falaises et les maisons colorées de ce village escarpé, et qu’un petit bateau sorte du port pour déclencher. D’ailleurs, même cette image-là, on la trouve par dizaines… Peu importe, le cliché, on ne se met pas de pression en le prenant, on n’a même pas à l’imaginer – d’autres l’ont fait avant soi -, on n’a pas non plus à courir bêtement derrière un monsieur sur une plage enveloppée dans la brume en croisant les doigts pour ne pas le perdre de vue ni rater la photographie que l’on vient de prévisualiser où tout est évidemment parfaitement à sa place… Ce n’est pas que l’on n’attende rien d’un cliché non plus, bien au contraire : le cliché est une respiration. Essayez donc de ne pas respirer et vous verrez que vous ne tiendrez pas longtemps…

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« Je fais remonter l’information » me lance-t-elle très sérieusement au téléphone alors que je lui fais part d’un dysfonctionnement du service. N’est-ce pas étrange, comme expression, « faire remonter l’information » ? Comme si, pour l’heure, ladite information n’était qu’en bas. Est-elle tout simplement en train de me dire qu’elle travaille en sous-sol et que ceux qui sauront quoi faire de cette précieuse information sont à des étages plus élevés ? Et en quoi le fait d’être en hauteur les aidera à la traiter mieux qu’elle ? Mon information, je l’imagine déjà griffonnée sur un bout de papier, roulée en boulette – ce n’est pas un roman non plus – et mise en boîte par l’opératrice qui la pose délicatement sur un siège de remontée mécanique à informations, au côté d’autres boites, afin qu’elle soit récupérée, à l’issue d’un parcours assurément kafkaïen, par les hautes sphères décisionnaires. Et maintenant que mon information est bien remontée, j’espère surtout que personne ne se mettra en colère !

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Voilà un nouveau néophotologisme pour cet étonnant effet collatéral d’une pratique photographique aussi raillée que plébiscitée… Le selfisolement, comme son nom l’indique, est donc la situation d’extrême isolement dans laquelle se met une personne ou un groupe de personnes alors qu’elles cherchent la posture idéale pour faire un selfie. Par « extrême isolement », j’entends cette bulle quasi autistique dans laquelle elles plongent pour se focaliser uniquement sur ce petit écran qui leur renvoie leur image et qui les coupe littéralement du monde tant qu’elles ne sont pas satisfaites du reflet émis. Un arbre pourrait tomber derrière elles, un singe leur passer à côté, la cascade s’arrêter de cascader qu’elles ne s’en rendraient pas compte. A fortiori, la personne postée à 1 mètre d’elles immortalisant la scène est évidemment transparente !

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Calcul implicite

 Il y a quelques mois ou plutôt années, je ne sais plus, j’ai réalisé que nous faisions des mathématiques en permanence sans nous en rendre vraiment compte. Personnellement, je n’ai rien contre elles, j’ai été élevée à coup d’équations à résoudre et d’inconnues à identifier – j’ai même fini par y prendre goût -, mais j’ai bien conscience que les mathématiques resteront à jamais un cauchemar pour beaucoup. La révélation m’est apparue en attrapant un banal carton dont je ne connaissais pas le contenu. Je me suis baissée pour le récupérer au sol et, étrangement, je l’ai presque envoyé au plafond. Que s’était-il passé ?

Inconsciemment, j’avais manifestement fait de savants calculs mathématiques en me projetant, dans un premier temps, sur un poids supposé du carton et, dans la foulée, en configurant ma force à déployer pour que je sois en mesure de soulever ce poids hypothétique. En d’autres termes, j’avais imaginé que le carton serait plein et mon corps s’était donc préparé, en amont, à hisser quelque chose de lourd. Au moment où j’ai réalisé que le carton était en fait vide, a fortiori, très léger, mon cerveau avait déjà échangé avec mes neurones moteurs et tout calculé pour commander les mouvements adéquats à mes muscles. Résultat : la force déployée était disproportionnée par rapport à la masse à finalement soulever, et le carton s’est quasi envolé. N’est-ce pas absolument fascinant ? Si, si ! Bien sûr, le carton n’est qu’un exemple, voire, qu’un mot. Et ce raisonnement vaut aussi pour des pierres et roches, qui, elles aussi, peuvent être trompeuses, ce que confirme toute rencontre avec du basalte vacuolaire…

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