Photo-graphies et un peu plus…

Urgence !

Je serai brève et j’espère efficace, comme un slogan que l’on mémorise en deux deux et pour la vie : je propose que le temps de lecture soit retranché de l’écoulement naturel de la journée, en somme, des maigres 24h dont nous disposons chaque jour. La quantité de livres à dévorer et de connaissances à intégrer n’est en effet pas compatible avec la durée de vie moyenne de l’homme, quand bien même l’espérance de vie augmente toujours encore un peu… Techniquement, j’imagine cela très simplement : dès que vous ouvrez un livre, le défilement des minutes s’arrête, juste pour vous. Comme s’il ne comptait pas. Vous entrez alors dans une espèce de bulle hors du temps au cœur de laquelle vous êtes évidemment injoignable, indisponible, imperturbable et même invisible. Enfin, dès lors que vous fermez le livre, l’horloge reprend sa course et vous, votre vie au moment où vous l’aviez mise sur pause, à ceci près que vous êtes plus éclairé qu’avant ! Brillant non ?

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Y aller par 5 chemins

Ceci n’est pas un billet subliminal destiné à vous faire, un, penser à du chocolat, deux, manger du chocolat. Ceci dit, si vous faites l’un et/ou l’autre, je vous remercie de m’en informer, cela pourrait alimenter un nouveau billet sur la suggestion involontaire. Non, ceci est a priori (je sentais déjà que ça n’allait pas être aussi simple) un billet sur l’organisation de la pensée. Ou plutôt sur les différents plans d’organisation de la pensée. Une astuce apprise il y a quelques années pour gagner du temps, paraître intelligent, briller en société rapidement, et dont je ne me suis jamais servi. Ce qui ne signifie pas qu’elle est inutile pour autant. Ni que je n’en ai pas besoin pour faire vibrer mes paillettes…

L’idée ? Pouvoir aborder n’importe quel sujet assez promptement de façon argumentée et organisée donc, modulo une petite valise de culture générale quand même ou de curiosité, la première étant un corollaire de la seconde. Il y aurait ainsi cinq grandes approches (bien plus en réalité, mais dans le cas présent, il s’agit d’être efficace, de ne pas être pris au dépourvu dans une conversation de salon) pour développer une pensée : H, G, T, P et Z ! En clair Horloge, Global, Triangle, Pendule et Zoom. Au hasard – et pour assurer la continuité avec le billet d’hier (en fait, d’avant-avant-hier mais vous comprendrez plus tard) -, penchons nous sur les smartphones, téléphones intelligents,  mobiles multi-fonctions, terminaux de poche et autres ordiphones !

Horloge ! Facile : hier, aujourd’hui, demain ! Avant 1992 et l’IBM Simon, les smartphones n’existaient pas. Nous devions nous satisfaire de téléphones portables, qui étaient eux-mêmes révolutionnaires comparé au téléphone que nous appelons désormais fixe car il doit être relié en permanence à une prise pour être opérationnel. Par opposition au portable – victime de l’impitoyable progrès dès sa pré-adolescence comme s’il avait subitement déclaré l’équivalent électronique du syndrome de Hutchison-Gilford et, à cet égard, est considéré comme une antiquité sous nos latitudes, ce qu’il n’est pas en réalité à l’échelle de la planète – et au smartphone donc qui, lui, requiert d’avoir constamment une prise de courant à portée de main pour être rechargé, a fortiori, utile. Situation potentiellement dramatique qui a fait émerger des formules étranges comme « je peux te prendre du courant ? » voire « je peux me brancher ? », étant entendu que personne ne croit réellement que c’est vous, en personne, qui allez vous brancher : nous nous sommes progressivement auto-assimilés à nos machines… Bref, nous voilà prêts pour la posthumanité. Mais c’est encore un autre sujet !

Aujourd’hui, en 2018, il se vend 54 mobiles chaque seconde dans le monde. Effarant non ? Fin 2016, il y avait ainsi 5,7 milliards d’utilisateurs de mobile (oui, mobiles et smartphones confondus, ce qui ruine mon exemple je sais) sur la planète pour 7,5 milliards d’habitants dont 1 318 522 586 enfants de moins de 10 ans et 332 892 230 anciens de plus de 80 ans (je fais l’hypothèse naïve que les deux extrêmes de la population n’y ont pas ou plus accès), soit 1 651 414 816 personnes que l’on peut décemment sortir du scope. Une simple soustraction nous apprend donc que tous les autres ont des portables qui, en une poignée d’années, sont littéralement devenus nos auxiliaires de vie, des couteaux suisses qui ne coupent pas, d’effrayants doudous d’adultes, des outils qui, finalement, ne servent plus vraiment à appeler, ce qui relève pourtant de leur mission originelle…

Message de service : cela vous êtes totalement passé au-dessus de la tête, mais sachez que c’est la 3e fois que je m’attèle à ce billet en trois jours. A 1h du matin passées hier et avant-hier, voyant que je n’arriverai pas à le finir, j’ai changé mon sujet d’épaule donnant naissance à Fragile Equilibre d’une part et à Peak de rencontre d’autre part. Tout ce qui est en italique ci-dessus a ainsi été écrit aujourd’hui (ça aussi, mais je bascule en roman car on est repassé au présent…). Je ne sais pas ce qui m’a pris de vouloir faire un cours sur les plans d’organisation de la pensée alors qu’avant toute chose, il eut fallu en assurer un sur l’organisation tout court. Je vous livre donc sans développement ce qui m’a été récemment  conseillé pour l’optimiser. Lister tout ce que l’on a à faire et les ranger dans quatre catégories : urgent et important, pas urgent et important, urgent et pas important, pas urgent et pas important. Ceci étant établi et après avoir soldé le « urgent et important », tout est une question d’équilibre, en particulier entre le « urgent et pas important » qui, objectivement, squatte une bonne partie de notre quotidien et de notre énergie, et le « pas urgent et important » qui pourrait incarner des projets plus personnels, qui nous tiennent à cœur et qui nécessitent un engagement dans le temps non négligeable, de telle sorte que l’on peut avoir tendance à remettre à plus tard les moments où l’on pourrait s’y consacrer, nous donnant l’impression de ne pas avancer dans ces projets qui comptent vraiment pour nous. Je reste perplexe quant à la pertinence de la 4e catégorie : pourquoi persister à garder dans sa to do list des choses que l’on estime être ni urgentes ni importantes alors que l’on manque déjà cruellement de temps pour le reste ? Et enfin, existe-t-il un mode d’emploi pour hiérarchiser objectivement ses priorités ?

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Peak de rencontre 1

Si j’ai déjà envisagé de suivre photographiquement une personne choisie au hasard dans la rue, je ne suis encore jamais passée à l’acte. Ah si, sur 150 mètres à Montréal en janvier 2011, sous la neige et par -17 °C. Ce n’était manifestement pas le bon moment. Six ans, trois mois et deux jours plus tard, je déambule dans les rues de Hong Kong et capte, avec une certaine délectation, une énième séance d’égo-trip – vous savez, cette nouvelle façon de voyager qui consiste à collectionner les photos de soi partout où on a posé les pieds mais pas forcément le regard. Tendance à la fois fascinante – quelle maîtrise de son image et de l’auto mise en scène à chaque fois ! – et déconcertante – de quoi cet autocentrisme est-il le symptôme alors même que leurs adeptes font l’effort d’aller vers l’ailleurs, ce qui n’est pas rien ? -.

Je poursuis mon chemin, sillonne les rues pentues du quartier de Wan Chai avant de filer, après quelques heures d’errance, vers Central, le coeur commercial et financier de la RAS, et en particulier, vers le point de départ du funiculaire historique – il a été inauguré en 1888 ! – qui me conduira, après un exercice de patience non négligeable et quelques secousses, au sommet de Victoria Peak. Comme 17 000 personnes chaque jour. C’est le point de ralliement préféré des vagabonds temporaires, offrant une vue imprenable sur la ville et la baie, sur son indescriptible densité, sur ses buildings grattant le ciel… Et assurément, un spot idéal pour une énième plus une séance d’égo-trip ! Et même si la probabilité que j’y retrouve ma sylphide dans une posture qui semble être son empreinte iconographique n’est certainement pas nulle, la surprise est de taille… Une question demeure : où est passé son sac en papier kraft ?

Peak de rencontre 2

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Fragile équilibre

Nous regardons la vie avec les yeux que nous imposent les moeurs de notre époque. Et parfois, aveuglés par des automatismes trompeurs, nous la voyons de travers, ce qui lui ôte une part de son charme et de sa poésie naturels. Ainsi, non, cette femme quasi statufiée au pied de cette énigmatique formation rocheuse sculptée par la mer au fil des siècles n’est pas rivée à son téléphone. C’est tout le contraire même. Perdue dans un monde qui semble ne compter qu’elle, si elle lève ainsi délicatement sa main, c’est simplement pour rassembler ses cheveux anarchiquement balayés par les vents violents, imperceptibles dans cet univers minéral où rien ne s’agite à l’échelle du temps humain, et ainsi dégager son doux visage qui semble destiné à traverser les âges.

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Je suis sûre que cela vous est déjà arrivé à maintes reprises… Vous venez de passer une super soirée chez des amis, au théâtre, dans un parc, au ciné, sur la plage, au concert, autour d’un feu… Bref, hors de chez vous. Ceci dit, ce qui suit fonctionne aussi si ladite soirée s’est révélée désagréable, mais je préfère l’hypothèse optimiste. Poursuivons donc. Il fait nuit, il fait froid, vous êtes fatigué, vous n’avez pas vraiment envie de vous frotter aux transports en commun à cette heure tardive, vous lâchez à voix haute : « Si la téléportation existait, je me jetterais directement dans mon lit ». Fantasme auquel a minima une personne répond toujours : « Moi aussi ! ». Comme si, ce saut de puce, c’était la panacée. Personnellement, je me dois de vous dire que si la téléportation existait, même au faîte de ma fatigue post-bonne soirée, ce n’est pas dans mon lit que j’irais mais bien plus loin… Par exemple, là, sur les bords du Salar de Uyuni, en Bolivie, à l’aube, à admirer le lever de rideau bleu du jour naissant se reflétant dans l’eau du lac et, aux antipodes, l’arrivée solennelle de notre soleil éclairant de ses rais quelques monticules de sel aux allures d’iceberg… Je ne serais assurément pas reposée mais ce serait bien plus beau !

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Le crochet hongkongais

L’île de Hong Kong a un côté pile – la mégapole vibrionnante archi saturée que l’on imagine sans effort – et un côté face – un littoral globalement paisible avec des plages de sable blond très prisées le week-end, des promenades longeant l’eau, des pieds-à-terre avec vue sur mer et même un bout de montagne verte que l’urbanisation galopante et trébuchante effacera assurément d’ici quelques années. Il faut imaginer ici d’autres immeubles de 25 étages de part et d’autre de ceux-là, auxquels s’ajoutent des maisons accrochées aux collines… Dans cette espèce de non-sens architectural auto-destructeur – aveuglés, les promoteurs réduisent progressivement à néant ce qui faisait l’intérêt de ce côté face : la nature y était reine – et d’irrespect apparent à l’égard de la terre, surgit une étrangeté. Un trou. Une béance volontaire au coeur de l’un de ces géants de béton armé. Car, sans ce trou, figurez-vous que le dragon vivant pacifiquement dans la montagne ne peut plus aller se jeter à l’eau pour se rafraîchir ; sans ce trou, l’énergie vitale ne peut plus circuler entre les hauteurs et l’océan. Cet espace vide incarne à lui seul ce paradoxe incroyable, et difficilement assimilable, entre la persistance de cet art millénaire noble à l’approche holistique visant l’harmonie – les principes du Feng Shui – et cette propension contemporaine à vouloir dominer son environnement par la force. Comme si ce bout de rien suffisait à compenser cette envie de tout…

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Déjà vu

Comment être sûrs que nous existons vraiment ? Comment savoir que le monde qui nous entoure et dans lequel nous évoluons est réel ? Que la vie n’est pas qu’une monumentale performance ? Et que nous ne sommes pas que de simples personnages interprétant chacun nos rôles sans en avoir conscience et bien évidemment, sans en être les maîtres ? Questions récurrentes, sans réponse apparente et en tout cas, sans réponse supportable, qui vient, qui part, au gré des humeurs et des circonstances aggravantes. Par circonstances aggravantes, j’entends par exemple une extraction de son quotidien, de ses habitudes, de son train de vie, et le retour qui s’en suit plusieurs mois après. J’écris en connaissance de cause après 8 mois passés en Asie du sud-est, principalement Taïwan. Un autre monde assurément. Et si partir est un voyage en soi, revenir en est évidemment un autre.

Non qu’il soit particulièrement difficile de rentrer – même si objectivement, cela peut l’être pour de multiples raisons – simplement, ce retour aux conditions initiales, comme le mobile finalement stoppé par la résistance de l’air dans sa course faussement libératrice, est à chaque fois déconcertant. Déconcertant parce que tous les automatismes mis de côté pendant tous ces mois se réactivent instantanément ; déconcertant parce que rien, à l’échelle macroscopique bien sûr, ne semble avoir changé ; déconcertant parce que l’on re-rentre dans sa vie comme dans une bonne paire de charentaise au creux de l’hiver ; déconcertant parce que le corps se souvient parfaitement de la route à suivre et des obstacles à éviter pour atteindre telle destination ; déconcertant parce que tout le monde autour semble poursuivre exactement la même conversation que celle initiée il y a 8 mois ; déconcertant parce que tout cela semble tellement orchestré, tellement bien huilé que cela ne peut être le fruit du libre arbitre. Et de déconcertant, ce retour devient angoissant. Et voilà que l’on se dit alors, c’est vrai, je n’existe pas, rien de tout cela n’existe vraiment. Tout cela est faux. Pourtant, j’y ai cru. Tel un artefact sur un électrocardiogramme normal, le voyage au long cours est une discontinuité dans un parcours. Un électrochoc avec ses mini-révolutions intérieures, dont on perçoit avec effroi à la fois la puissance potentielle et l’incroyable fragilité car le pire ennemi du changement, on ne le sait que trop bien, c’est la force et le confort de l’habitude… Comment les faire vivre alors dans un milieu qui ne les appelle pas, telle est la question ?

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Un comble !

Je déambulais nonchalamment dans les rues de Lens – bien sûr que c’est possible, ne faites pas vos parisiens ;-) ! – quand, tout à coup, une vague d’indignation a déferlé sans prévenir ! « Oh non ! » a-t-il lâché ! De mon point de vue de photographe à l’affût d’étrangetés visuelles, cette maison sûrement anthropomorphisée involontairement a directement trouvé sa place sur ma carte mémoire (et aujourd’hui, dans ces pages). En pleine rue, une incroyable tête de la taille d’une maison qui n’en était plus une puisque l’on ne pouvait manifestement plus y entrer, ses portes et fenêtres ayant subtilement été remplacées par des yeux – clos, ouverts, allez savoir ? – et une grande bouche arborant un sourire franc ! Bel esprit en des circonstances si cloisonnées… Un peu plus et j’engageais la conversation avec ses briques et parpaings ! Il en était bien évidemment tout autrement, et c’est bien normal, pour l’architecte avec lequel je foulais le macadam. En tant que créateur d’espace(s) de vie(s), qu’un édifice fasse malencontreusement penser à un être humain – et d’une certaine manière, fasse rire – était une véritable faute de goût, un manquement indéniable à la charte officieuse de déontologie des architectes, un sacrilège, voire une hérésie ! En tout cas, un échec cuisant. (Bien sûr, j’en rajoute !) Il n’empêche, voilà donc une nouvelle démonstration de la relativité du point de vue, toujours dépendant du référentiel adopté…

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- Bon, Balisto, arrête de sauter comme ça ! Tu vas te faire repérer !

- Mais je veux voir !

- Que veux-tu donc voir ?

- Je veux voir comment c’est, la vie, quand on a évolué !

- Ah… Et bien, tu vois, ils veulent tous retourner à l’eau !

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J’aime cet exercice de pensée totalement gratuit et invérifiable qui consiste à imaginer ce qui a conduit à l’existence d’un phénomène. Le gang des Prudopunkt a manifestement repris du service après quelques semaines à faire profil bas ! Ce groupuscule rassemblant des personnes âgées de 7 à 77 ans – oui, comme les lecteurs des Tintin – amatrices de land art mais bizarrement étroites d’esprit, s’est en effet mis en tête d’intervenir sur toutes les sculptures de corps dénudés de la ville de Berlin. So schockierend n’est-ce pas ?

Les Prudopunkt agissent essentiellement la nuit pour des raisons évidentes qu’il est inutile de détailler ici, ce qui ne les empêche pas de se faire souvent surprendre, leurs lampes frontales trop fortes alertant les voisins. Les Prudopunkt maîtrisent évidemment tous les noeuds marins, qu’ils sont capables de réaliser les yeux fermés avec des lianes, des tiges… Par principe, ils n’utilisent d’ailleurs que des matériaux végétaux trouvés à proximité de leur futur forfait, qu’ils ne perçoivent bien sûr pas comme tel. Ce soir-là, Birgit est aux commandes. Elle est même particulièrement fière de sa fine ceinture de liane et du noeud coulant qui lui a permis de placer subtilement cette feuille d’érable desséchée devant l’objet du délit. En rentrant chez elle, exténuée, Birgit éprouve pour la première fois de la journée cette douce sensation du devoir accompli. Seulement, Birgit n’a pas anticipé la bise matinale du lendemain, qui, bien en verve ce jour-là, n’a eu qu’à souffler un peu pour faire glisser la feuille vers des latitudes plus basses, exposant à nouveau, non sans une pointe d’humour et de moquerie, ce qu’elle s’était attaché à cacher avec application…

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