S’arrêter, se coucher sur la terre ferme, ouvrir grands oreilles et yeux et lâcher prise. Regarder devant soi, admirer la majestueuse danse des arbres aux sommets, écouter le vent se faufiler dans leurs feuilles, voir les rais du soleil jouer à cache cache avec leurs troncs, entendre leur bois sec plier sous l’effort… Etre, là.
Je ne le sais pas encore, mais dans quelques minutes, au détour d’un virage à 90 degrés, je serai moi-même sur cette portion de route semblant jaillir de cette terre ocre pour mieux y retourner un peu plus loin, effrayée qu’elle est sûrement par ce ciel menaçant l’Atlas proche, et qu’actuellement je m’évertue à saisir. Je ne le sais pas encore mais il y aura de la neige sur les cols que je passerai à l’horizon montagneux. A ce moment, je ne sais pas encore non plus que, amusée par le contraste, je prendrai une photo d’une borne kilométrique indiquant la distance jusqu’à Marrakech recouverte d’une fine couche de cette neige inattendue après dix jours de marche dans un désert chaud, sec et aride. Comme s’il me fallait ramener une preuve. Et sans les images, prises il y a une bonne dizaine d’années, aujourd’hui, je ne saurais probablement plus rien de tout cela. Souveir du Maroc. Pardon, souvenir.
Depuis l’autre côté du lac, cette masse montagneuse, rocailleuse, abrupte, tourmentée, voilée par une timide brume de lumière et obstruant totalement l’horizon semble ne pas vraiment exister. Elle est pourtant bien là, à la fois menaçante et fascinante. Impossible de détourner le regard tant la perspective m’est inédite. On me dirait que cette succession de parois infranchissables sort tout droit d’une colère antédiluvienne de la Terre, je le croirais sur le champ ! Le contraste n’en est alors que plus saisissant avec cette colline verdoyante posée sur l’eau, à la pente parfaite, idéalement boisée et parsemée de belles demeures où l’on imagine sans mal la vie douce et empreinte d’une inspirante sérénité.
Celle-là, j’ai réussi à l’attraper avec mon épuisette à papillons il y a quelques jours à peine. Ni trop courte, ni trop longue, exactement la taille nécessaire pour se prendre correctement dans le filet. Je l’avais vu passer il y a quelques années déjà, mais dans la précipitation, elle m’avait échappée… Le stress… Ce n’est effectivement pas tous les jours que des expressions paradoxales se présentent à nous. Ainsi en est-il des « 4 coins du globe » ou, parfois, « de la planète » qui, nous le savons depuis Aristote et même Platon, c’est-à-dire il y a très très longtemps (IVe siècle avant JC), est ronde. Patatoïde en fait, ou plutôt aplatie aux pôles, ce qu’ont montré plus récemment les images satellites. Certains l’ont imaginé plate ou ayant la forme d’un cylindre avec deux faces plates et une certaine épaisseur, d’autres qu’elle était accrochée à un pilier pour ne pas tomber… A quoi était lui-même fixé le pilier, l’histoire ne le dit pas…
Et quel est le point commun entre un disque et un cylindre, les deux formes pressenties pour notre planète ? Ils n’ont pas d’angles ! Or, en l’absence d’angles, nous pouvons conclure en celle de coins. Et en l’absurdité d’une expression comme « les 4 coins du globe », même si ledit globe comporte quelques petits coins de paradis… C’est toute la subtilité de la langue française. A la fois sur le coin et sur le paradis, dont il faudrait alors discuter de l’existence, ce qui nous mènerait probablement très loin. A des années lumières d’ici. Qui, contrairement à ce que l’on pourrait croire, n’est pas une durée mais une distance… Bref, tout comme la Terre n’a pas de sens, elle n’a pas de coins non plus. Mais cela se complique… Dans l’ancienne cosmologie chinoise, le ciel était rond et la Terre carrée. Ce qui change tout. Car, le carré est très précisément connu pour la perfection de ses angles, droits. Ainsi, à cette époque reculée, aller aux 4 coins du globe pouvait avoir un sens, indépendamment du fait que la Terre n’a pas de sens donc, et qu’un globe, que la Terre soit ronde ou carrée, reste un globe, comme l’œil. Imaginons-nous, par exemple, quelques instants, avec les yeux carrés ou cubiques. Il nous serait alors impossible de « rouler des yeux ». Ce serait dommage ! Revenons à la cosmologie chinoise… Le rond du ciel était circonscrit dans le carré terrestre de telle sorte que les quatre coins de la Terre n’étaient pas recouverts par le ciel et étaient perçus comme des « territoires incultes peuplés d’êtres non civilisés » (cette analyse semblerait provenir du sinologue Michel Granet). Contrairement à aujourd’hui, se rendre aux quatre coins du globe à cette époque n’était donc certainement pas très positif et glorieux puisqu’il s’agissait d’aller à la rencontre de sauvages. Ceci dit, l’autre est toujours un peu un sauvage pour soi… Même si c’est encore un abus de langage ! Quant à savoir si cette expression vient de l’empire du milieu, je n’en ai fichtre aucune idée !
Feuilles et pétales de fleurs ont décidément beaucoup de mal à se contenter des rôles que la Nature a choisis pour eux. A savoir, de rester fermement accrochés à la branche ou à la tige qui leur a été assignée à la naissance, aux côtés de leurs camarades parfois désabusés. Si beaucoup n’imaginent même pas remettre en question ces conditions de vie sans réelle perspective, se satisfaisant de flotter au vent de temps en temps ou d’être cueillies et ainsi faire le bonheur éphémère de quelques amateurs de composition florale, d’autres nourrissent des rêves d’ailleurs qui dépassent l’entendement. Comme celui de voler de leurs propres feuilles…
Pas la chanson mémorable de Babs, le jeu, le Memory, celui qui a inévitablement bercé l’enfance de toute personne née après 1959 ! Un double jeu de cartes aux images identiques, carrées, que l’on mélange et puis étale religieusement sur une table bien plane (pour ne pas voir ce qu’il y a de l’autre côté). A chaque tour, un joueur retourne deux cartes, d’abord au hasard. Si, par chance, ce sont les mêmes, il les emporte avec lui. Si, au contraire, elles sont différentes, il les repose tout en mémorisant bien leur position… Et cela passe à quelqu’un d’autre. L’objectif étant de retrouver les paires au fur et à mesure que les cartes sont soulevées et dévoilées par les uns et les autres. D’où l’importance d’être extrêmement concentré à tout moment. Un véritable exercice de mémoire dont j’ai abusé et qui, j’en suis fondamentalement sûre, a contribué au développement d’une certaine mémoire… photographique. Celle-là même qui, notamment, me permet de me repérer facilement dans n’importe quelle ville inconnue, mais, étrangement, de me perdre allègrement dans un parc, comme Central Park. Tous ces arbres…
Bien. Extraire une photo d’une base de données en comptant plusieurs milliers pour la mettre sous le feu des projecteurs et lui donner vie aux yeux des regards étrangers, relève du même exercice ou jeu de mémoire. Celui de savoir, toujours un peu plus à chaque fois qu’elle est parcourue, ce qu’il y a dans cette base. On finit par se balader mentalement entre les images et les dossiers comme dans les rues d’une ville imaginaire qui s’étendrait au fur et à mesure que le stock de photos s’agrandit. « A droite, tu trouves les photos de Malte ; là, si tu continues tout droit jusqu’au troisième dossier à gauche, il y a quelques essais d’ombres à la galerie du Jeu de Paume. Juste derrière, on s’envole vers l’Italie. Et là-bas, tout au fond, il y a les photos d’enfance… » Cela ferait une belle installation ! Mais j’en perds le fil… Fichue mémoire. Avoir toutes ces images à l’esprit amène forcément à faire quelques connexions en temps réel. « Cela me fait penser à … ou à … » Un jeu de Memory, légèrement plus élaboré, se crée inconsciemment sous nos yeux. Le but n’est alors pas de retrouver deux images identiques (encore que cela pourrait être instructif) mais plutôt similaires. Ainsi en est-il de ces deux-là que tout oppose mais dont la filiation saute aux yeux. Par cette verticalité symbolique, par ce trio de lignes coupant l’espace en trois, trois chemins de terre bien découpés dans un parc royal suédois ; trois tours identiques se découpant dans un ciel bleu new-yorkais. J’avais, pendant quelques jours, retourné la photo du bas. Comme si les buildings n’étaient autres que les racines des arbres… Mais alors, ce qui précède, pensé en léger différé, ne fonctionnait plus. Or, une question se pose chaque jour : qui, du texte ou de l’image, l’emporte sur l’autre ? Suivie d’une autre : faut-il que cette question ait une réponse ?
… L’imaginaire. Nous passons une bonne partie de notre temps à imaginer le monde qui nous entoure. Surtout, le lointain. Ainsi avance-t-on avec des idées et des images pré-fabriquées et factices de tel ou tel endroit. Des projections. Des images d’Epinal. Paris et sa Tour Eiffel ; le Japon et le Mont Fuji ; l’Inde et le Taj Mahal ; la Namibie et les dunes de Sossusvlei… Des clichés, certes. Parfois, il nous est impossible de faire autre chose que de s’offrir l’opportunité d’organiser une confrontation entre imaginaire et réalité, et ainsi de risquer de ternir l’image irréelle par la vraie.
Ainsi en est-il avec la fameuse « cabane au Canada ». Et sa version de luxe : « la cabane au Canada en plein été indien ». Une image persistante, très vivace dans de nombreux esprits rêveurs et avides de calme et de liberté. On l’a tous en tête : un lac où se reflètent toutes sortes d’arbres aux couleurs mordorées, et sur le bord, une petite cabane avec son ponton. L’image que l’on ne trouve que dans les guides de voyage. Presque faite pour ne pas être réelle mais plutôt pour faire rêver. Aussi, lorsqu’au détour d’un virage comme un autre, cette scène s’offre à vous, c’est comme si, enfin, vous aviez réussi à trouver le trésor promis à la base d’un arc-en-ciel…
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Un tour du Soleil en duos : 6e année en cours
Pour (re)découvrir en un clin d’œil et sur une seule page les micro-histoires photographiques publiées en ces lieux virtuels :
- entre le 22/02/2010 et le 22/02/2011, voici Un tour du Soleil en duos…
Comme une idée encore un peu vague, un peu légère, ballottée de ci de là au gré des courants, d’air, qui feint s’envoler mais qui ne fait que danser. Et s’accrocher un peu plus à chaque expiration du vent. Pour, au bout du conte, faire corps avec celle qui l’émet, jusqu’à l’accompagner. Dans son inextinguible […]