Photo-graphies et un peu plus…

vision

La nuit tombe tôt quand on est à l’hôpital même si le soleil est encore bien au-dessus de l’horizon. Il est environ 21h mercredi lorsque je me cale sous mes draps pour laisser le sommeil m’envahir. J’en ai des heures et des heures à rattraper – ce qui est mauvais pour ma santé, en particulier pour mon cerveau -. L’opération du jour m’a achevée – tout en me sauvant ! -. Et puis, je n’ai aucune envie d’absorber de nouvelles informations, de m’enquérir de l’état du monde, de plonger dans l’imaginaire d’un tiers – a fortiori, de lire -. J’ai simplement besoin de passer le temps avec lui, à son rythme, sans m’agiter – ce dont je suis d’ailleurs bien incapable. Mais si ma première nuit est marquée par une douleur lancinante que les médicaments diffusés au goutte à goutte toutes les 4h ne font pas vraiment disparaître, cette deuxième nuit post-opératoire est le théâtre de visions extraordinaires, inédites, mystérieuses, étranges sans être vraiment inquiétantes.

Je ne sais pas si je dors ou si je suis éveillée, sûrement un peu des deux. J’ai les yeux fermés. Et je ne reconnais pas tout de suite les images qui se présentent à moi dans cette semi-obscurité. Au quotidien, je me balade beaucoup mentalement dans mes images. Une sorte de tourisme local, interne et intérieur qui n’a parfois pas d’autre but que de revivre un moment, un instant. Je ne sais pas exactement comment tout cela est organisé dans mon cerveau mais, en quête d’une image particulière – ce qui est souvent le cas dans le cadre de la création de mes duos photo-textuels -, je réussis à me reconnecter à un événement préalablement identifié comme répondant potentiellement à ma requête, à passer en revue les images que j’ai produites à cette occasion et à retrouver celle à laquelle j’ai pensé pour mon article. Il me suffit alors d’aller la chercher dans mon disque dur et le tour est joué.

Mais là, je suis totalement perdue. Je sens mes yeux bouger sous mes paupières fermées comme pour mieux prendre la mesure de ce qui se présente à eux. Des images composites. Un mélange extrêmement complexe, confus, hétérogène d’images, de représentations, d’incarnations entrelacées est là, sous mes yeux. Je réalise progressivement que ce ne sont pas les miennes même si j’ai pourtant l’impression d’en discerner quelques unes dans l’ensemble. Puis je reconnais un visage d’un tableau de Rembrandt. Et j’ai l’impression de voir un bout du Radeau de la Méduse, le chef d’oeuvre de Géricault. Là, un entrelacs de corps amalgamés indissociables fossilisés noirs comme carbonisés – je les associe à des images de Pompéi que j’aurais pu voir même si les corps pétrifiés conservés sont clairs. Ici, une sculpture de l’Antiquité, là encore, une peinture impressionniste… Et des gens qui me regardent d’en haut. D’inhabituels gros plans. Des gens de partout, de toutes les époques, qui sont penchés vers moi et me regardent fixement. L’expression de leurs visages est ambiguë, je n’arrive pas à savoir ce qu’ils « pensent » : ils semblent à la fois soucieux, curieux, et totalement désintéressés. Il y a aussi, comme dans les représentations associées aux expériences de mort imminente sans que je ne sois en danger pour autant, des rangées de silhouettes indéfinies et anonymes éclairées de dos par une puissante lumière… Je me dis que ce n’est pas possible, que je suis en train de construire cette image-là tant cela semble télescopé et un peu gros compte tenu de mon état.

Tout est incroyablement superposé, tout est brouillé, tout est plus ou moins transparent. Je me promène ainsi dans ce musée intérieur auquel je n’ai jamais eu accès auparavant avec une réelle curiosité et fais l’hypothèse que toutes ces images qui, tout d’un coup ressurgissent à la faveur d’un savant mélange de Trachrium, de Propofol et de Sulfinta, pourraient être celles de ma base de données interne, mélangeant allègrement les images que j’ai moi-même prises au cours de ma vie et toutes celles que j’ai enregistrées – dans les musées que j’ai arpentés, dans les villes que j’ai traversées, dans les films que j’ai vus -, a minima, celles qui m’ont marquée profondément…

Là, couchée dans mon lit, je me dis que tout ce que nous voyons au cours de notre vie ne s’oublie pas réellement mais va se loger quelque part, au tréfonds de notre mémoire et peut remonter à la surface comme ça, non pas vraiment comme ça, et peut remonter à la surface dans certaines circonstances particulières donc. Je me demande si, d’ordinaire, il est quand même possible d’aller les chercher. Je crois que j’ouvre parfois les yeux pour m’assurer que je ne rêve pas, avant de les refermer et de retomber sur ces compositions alambiquées. Je n’ai pas peur, mais quand même, je suis consciente que l’iconographie qui se présente à moi est bien plus sombre, obscure, d’une certaine manière gothique, que l’univers graphique et visuel que je construis au fil des années.

Puis, face à ce maëlstrom statique, je me hasarde à aller chercher une de mes propres images. Je creuse, je creuse encore et encore. J’ai la sensation d’être dans une jungle impénétrable, où je n’arrive pas à avancer malgré mes coups de machette pour me frayer un chemin. Je ne vois rien, je ne retrouve rien et pourtant, je sais que j’ai plusieurs dizaines de milliers de photos en tête, qu’elles sont là quelque part, qu’encore hier, il me suffisait de penser à l’une d’elles pour la retrouver et l’isoler. J’ai l’impression que quelqu’un est entré dans ma tête, a poussé la porte de ma bibliothèque, s’est approché des tiroirs dans lesquels tout était parfaitement bien rangé – je ne sais pas par quel miracle d’ailleurs -, a tout vidé à terre puis tout mélangé. Voilà, j’ai l’étrange sensation d’avoir perdu le fil de ma chronologie, d’avoir perdu le lien avec mes photographies. Je me dis que ce n’est pas possible, même que c’est impensable, je ne peux pas perdre ce lien avec mon histoire. Car il s’agit bien de cela, d’une forme d’autobiographie. Je me concentre alors sur une image simple – la mer, l’horizon, un ciel bleu -, je n’y arrive pas. Le trio est bien là, mais devant, derrière, il y a des dizaines d’autres images parcellaires qui ne m’appartiennent pas. Ce que je vois est tramé, impur… et je suis incapable de « nettoyer » l’image. Je ne veux pas stresser inutilement, je me doute bien qu’une anesthésie générale n’est pas neutre et peut s’accompagner de troubles passagers. Je m’endors. Je me dis qu’au réveil, tout sera comme avant. Et qu’au pire, je réapprendrai toutes mes photos. Cela me prendra du temps, mais j’y arriverai. 

Le lendemain, le jeudi donc, je vérifie à différents moments de la journée en fermant les yeux, puis en partant à la recherche d’une photo précise. A chaque fois, je me retrouve confrontée à un mur d’images tissées les unes aux autres et sans ouverture. La nuit venue, rebelote avec de nouvelles créations mémorielles que je qualifierais d’hybrides. Hybrides dans le sens où semblent fusionner des images réelles – issues de souvenirs – et des représentations – photo, tableau, sculpture, publicité…  -. Un corps mi-photo-mi-tableau ou mi-sculpture par exemple. Cette nuit-là, j’ai aussi la sensation que mon oeil gauche et mon oeil droit voient des choses différentes et totalement déconnectées. Artistiquement, c’est absolument fascinant et je me demande déjà comment recréer ces images, mais j’avoue que je commence à angoisser un peu. D’autant que des centaines d’êtres de terre et de racines viennent occuper mon champ visuel et qu’un large tronc sombre me regarde de si près que je crois être collée à lui ! Où sont passées mes photos ? A l’instar du manque de chance, l’oubli, pour un photographe, c’est une faute professionnelle !

Le vendredi matin, j’ose, en masquant mon inquiétude embryonnaire, en toucher un mot à l’une des infirmières de passage : « Dites, l’anesthésie générale, ça donne des visions ? » « Oui, c’est possible ! Un monsieur voyait des chiffres sur les murs… Vous voyez quoi ? » Je résume. « Ah oui… Je vais le noter. » Bien. J’aurais espéré plus. Les troubles persistent encore une poignée de jours, tout en diminuant heureusement progressivement, mais je crois qu’à l’heure d’aujourd’hui, tout n’est pas encore réellement comme avant…  A moins qu’avant n’ait jamais vraiment existé…

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Ceci est (encore) mon corps

Je ne suis pas épilée ! C’est bizarrement l’une des premières choses à laquelle je pense en comprenant que je vais être hospitalisée. Le poil, cet ennemi intime de la femme (et de plus en plus de l’homme). Comme si un corps lisse, imberbe était plus beau, plus propre, plus pur, moins… animal. Et qu’a fortiori, le poil – pourtant essentiel à bien des égards pour notre bonne santé – incarne la négligence, le laisser-aller. Ce rapport au poil est culturel, sociétal et évolue de façon cyclique même si, a priori, les yeti n’auront jamais la cote.

Ceci étant dit, une fois sur mon brancard et shootée, je zappe naturellement ce détail de mon anatomie. Ce n’est pas comme s’il y avait des alternatives. Je zappe donc quand une infirmière m’aide à me déshabiller pour revêtir ma blouse bleue fesses à l’air ; je zappe aussi quand, 1h30 avant l’opération, une aide soignante me rase le pubis – « vous pouvez écarter un peu s’il vous plaît ? » – ; je zappe encore quand, les trois premières nuits, des infirmières viennent, à ma demande car je ne peux me lever, placer la bassine urinaire sous mon bassin puis la récupérer ; je zappe à nouveau lorsqu’une autre infirmière me fait partiellement ma toilette le lendemain de l’opération et m’aide à m’habiller ; je zappe que des inconnues me touchent ; je finis par zapper le fait qu’à chaque fois, ayant mes règles cette semaine-là donc, toutes ces personnes défilant dans ma chambre – équipe de jour, équipe de nuit – sont aussi confrontées à une serviette hygiénique imprégnée de mon sang… En quelques heures, j’oublie que je suis aussi un corps et même un corps plutôt pudique. J’accepte que mon corps se mue en enveloppe universelle, deux bras – l’un pour la perfusion, l’autre pour les prises de sang un jour sur deux -, deux jambes, une tête, un tronc. J’accepte de ne pas savoir exactement ce qui s’est passé avec mon corps pendant l’opération : on m’incise en plusieurs points, on me gonfle le ventre avec du gaz carbonique, on fait passer une caméra, des ciseaux, des pinces, un système d’irrigation-lavage-aspiration, on me glisse deux drains de Redon dans les entrailles pour continuer à évacuer l’infection après l’opération, on m’agrafe, on me panse, on me « strippe », on me relie à des récipients, des antibiotiques, des antidouleurs… Bon, j’en sais déjà beaucoup finalement. 

J’accepte ainsi que mon corps soit abordé comme un « objet » même si tout le monde est très prévenant avec lui et très respectueux de mon intimité. Je repense aux deux fois où j’ai posé nue pour un photographe (le même) – dont une fois entièrement recouverte de maquillage – et où j’avais été très étonnée de me sentir aussi à l’aise. Je repense aussi à la fois où j’ai refusé de poser nue pour un peintre car je trouvais ambigu le regard qu’il posait sur mon corps alors habillé. Tout est une question de regard justement. Et celui que portent les soignants sur les corps des patients dont ils prennent soin est évidemment – et heureusement – distancié, « désentimentalisé ». Il n’empêche, cette sensation, même temporaire, que mon corps ne m’appartient plus totalement, que je n’en suis pas vraiment maître, est très étrange et un brin perturbante. 

Une autre sensation fait son apparition après l’opération, parallèlement à la réappropriation progressive de mon corps, et avec elle, le retour d’une certaine pudeur. Celle d’être un corps machine. Aujourd’hui, je dirais l’inverse, de machine corps, simplement pour une question de chronologie. Le corps ne précède-t-il pas la machine ? Bref. Dès le mercredi après-midi, encore dans la brume de mon cocktail anesthésique qui me réservera quelques surprises la nuit venue et alors qu’une infirmière me fait passer de la salle de réanimation à ma chambre, mon corps, soigné donc, doit se remettre en marche. Certaines étapes physiologiques sont à respecter avant de pouvoir passer aux suivantes. En l’occurrence, pour boire puis manger à nouveau – mon dernier vrai repas remonte à dimanche soir -, mon transit doit retrouver son chemin habituel. Concrètement, je dois expulser le reste d’air que l’on m’a injecté pendant l’opération. C’est pourquoi, dès lors, chaque passage d’infirmière se conclut par cette question devenue gimmick : « avez-vous eu des gaz ? ». Je comprends donc que mon salut « gastronomique » dépend désormais de ma capacité à péter. Que cette information-là est même précieuse. Et que, à l’instar des poils, je ne dois pas la cacher. J’attends donc avec une certaine fébrilité que mon corps estime qu’il est grand temps de se relâcher et fasse le nécessaire. Je chéris presque mes douleurs intestinales, signes qu’il se trame quelque chose en mon for intérieur. Et, en cette fin de jeudi, à 20h03, après de nombreuses fausses alertes-joies pendant la journée, alors que je suis seule dans ma chambre, enfin, je pète. Non pas une, ni deux, ni trois fois mais cinq fois ! Je suis allongée dans mon lit d’hôpital, je viens de péter, je me marre toute seule, je suis une femme heureuse. Tellement que j’en informe ma famille par pigeon voyageur et qu’en retour, l’on me félicite même. C’est de fait avec une certaine fierté que j’annonce à l’infirmière qui vient prendre mes constantes en début de soirée que j’ai eu des gaz, que je l’entends me confirmer que c’est une bonne nouvelle qu’elle va inscrire dans mon dossier – vous rendez vous compte : ces premiers pets libérateurs figurent dans mon dossier médical ! -. Imaginez ma satisfaction en en informant une autre, un peu plus tard, que je suis également allée à la selle (on ne dit évidemment pas « caca » entre adultes)… 

Récompense ultime de ce retour du transit : à 7h45 pétantes, au petit déjeuner, vendredi, j’ai droit à un thé ; à 11h45 pétantes, au déjeuner, vendredi, j’ai droit à un bouillon ; à 17h45 pétantes, au dîner, vendredi, j’ai droit à une tranche de jambon, une endive amère, deux biscottes, une confiture pomme-coings et un morceau de fromage. Bref, le luxe ! Nous sommes décidément bien peu de choses. Je le savais mais ne l’avais pas encore expérimenté de cette façon…

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Une fois n’est pas coutume, je vais me laisser aller à quelques confidences plutôt, assez, voire très personnelles ces prochains jours et en particulier reprendre le fil des dix derniers dont 6 passés dans la chambre 203 d’un hôpital planté en pleine campagne à quelques encablures de la Manche. Ce qui, a posteriori, a plutôt été une chance compte tenu du calme dans lequel j’ai été plongée, aux antipodes de ce que j’imagine être le quotidien du grand hôpital parisien où j’aurais naturellement atterri si je n’avais pas pris ce train pour la maison familiale vide et la mer lundi dernier à 13h42 plus 10 minutes de retard systématique. 

Je me sens déjà nauséeuse – le McDo du voyageur derrière moi n’arrange pas mon état – et une douleur sourde commence à envahir ma ceinture abdominale, un peu plus insistante sur la droite. A peine arrivée, je m’affale dans un fauteuil, puis dans un canapé, puis dans un lit sans en bouger jusqu’au lendemain. De manière générale, j’évite autant que possible les médicaments. J’accepte la douleur. Cela se discute. J’attends qu’elle passe. Ce qu’elle fait en général. C’est sûrement parce que je n’ai jamais vraiment eu très très mal. Bref, je ne m’inquiète pas plus que cela même si c’est bien la première fois que je suis clouée au lit aussi longtemps sans percevoir de quelconque amélioration. Mes parents arrivent mardi en début d’après-midi. C’est plus ou moins prévu. Ils sont importants dans cette histoire, essentiels même puisque c’est sûrement grâce à eux que j’ai pu être prise en charge à temps. Moi seule, j’aurais encore attendu. Pourtant, au moment où je me suis retrouvée dans cette posture de la petite fille – de 43 ans tout de même – lançant à sa mère que là, ça ne va vraiment pas, il n’y avait pas de doute possible quant à l’existence d’un réel problème, autre que toutes les raisons que j’avais jusqu’à présent listées pour m’expliquer mon état : une indigestion, un peu trop d’acrobaties le we, mes règles (oui, disons les choses comme elles sont, c’est toujours plus simple et ça va servir pour plus tard), la fatigue, le stress… Donc, oui, après coup, je me suis réellement demandé si j’aurais eu le réflexe d’appeler les Pompiers ou le Samu. Et si oui, au bout de combien de temps. Et encore, si ce délai m’aurait mise en danger. Evidemment, on ne peut pas savoir puisque l’histoire a bifurqué dans une autre direction. 

Direction les Urgences justement, pliée en deux, à l’issue d’un trajet en voiture où le paysage devient tout d’un coup très très blanc, voire invisible, où une voix – celle de ma mère – me répète de respirer tranquillement, de souffler fort, ce qui, au bout de quelques minutes, fait reprendre des couleurs et des formes aux arbres et maisons sur le bord de route. Les pommes, je suis tombée dans les pommes. Elle est étrange cette expression d’ailleurs, même si je suis en Normandie. George Sand en serait plus ou moins à l’origine : elle aurait en effet écrit à une amie qu’elle était « dans les pommes cuites » pour évoquer son extrême fatigue. Le temps a fait le reste pour transformer l’expression que l’on aurait aussi pu associer à Newton. Cela aurait eu du sens, la gravitation universelle, la pomme qui tombe, le corps aussi…

La porte des Urgences s’ouvre. Les personnes de la salle d’attente, en quête de nouvelles de leurs proches respectifs, tournent la tête et me dévisagent. Elles se demandent sûrement ce que j’ai en me voyant me tenir le ventre, ce qui, en soit, ne sert strictement à rien puisque mes mains ne sont pas magiques. La porte de l’accueil s’ouvre à son tour. Première distorsion du temps qui me passe un peu au-dessus de la tête. Aux Urgences, à l’arrivée, il faut être patient, chaque chose en son temps d’autant que je suis consciente : où avez-vous mal ? depuis quand ? comment ? votre nom ? votre prénom ? votre date de naissance ? votre adresse ? … Les papiers d’abord… Cela s’entend, mais avec le stress – pas forcément le mien d’ailleurs -, cet ordre des priorités peut agacer. Je finis par disparaître pour de premiers examens, la pose d’une perfusion pile poil au pli du coude, des prises de sang, un électrocardiogramme, d’autres questions pour comprendre, la délivrance d’un premier antidouleur… On me demande justement d’évaluer ma douleur sur une échelle de 0 à 10, 0 signifiant que je n’ai pas mal et 10 représentant la douleur maximale imaginable. Mieux vaut donc ne pas être trop créatif ! Trois jours auparavant, je suis allée voir le dernier volet de Jurrasic World. J’imagine qu’être croquée par un Carnataurus comme c’est le cas de l’un des personnages ayant retourné sa veste – sous-entendu, « il l’a bien cherché ! » – fait exploser les compteurs ! Ceci dit, la douleur, certes intense dans ce contexte fictionnel, est brève et s’accompagne d’une mort certaine et rapide. Dans le monde réel, sans 0 ni 1 ni écran vert, l’exercice n’est pas si simple : la douleur est subjective, son affirmation est culturelle, et se projeter sur une douleur que l’on n’a jamais ressentie est quasi impossible. J’estime néanmoins qu’il y a encore une marge de « progression » – une fracture ouverte, une balle dans un organe vital, une migraine à se taper la tête contre les murs… – et délivre un 7-8, même si, à l’échelle de ma courte et chanceuse histoire, on est à 10.

A partir de là et pendant presque 48h, je ne vois le monde que d’un seul point de vue : allongée sur des brancards et mon lit. La perspective est étrange. Les faux-plafonds défilent sous mes yeux, la lumière blanche et saccadée des néons avec, les personnes qui se penchent sur moi ont de grosses têtes, les sons m’arrivent de loin… On me balade d’un endroit à l’autre, à commencer par le Scanner, pour aller voir à « l’intérieur » sans aller à l’intérieur pour le moment, et qui me semble à l’autre bout des Urgences. J’ai à chaque fois l’impression d’être dans Pacman ; enfin, j’ai même l’impression d’être Pacman sur un brancard à chercher mon chemin dans un labyrinthe de couloirs identiques dont je ne vois pas le bout. Je pense à la conception des hôpitaux, au fait de devoir bien corréler la largeur des brancards à celle des couloirs, des portes d’entrée, des intersections ; au brancardier qui assure le transit d’un être humain d’un espace à l’autre et qui doit avoir un permis convoi spécial… Je me dis que les producteurs de dalles de faux plafond pourraient avoir un peu plus d’imagination et prévoir des motifs un peu plus affriolants pour ceux qui sont condamnés à les regarder, même ponctuellement… Le moindre passage sur un micro-relief, sur une barre de sol, sur les rainures de la porte d’entrée d’ascenseur, sur des surfaces anti-dérapantes m’envoie une décharge électrique dans le ventre… On est peu de chose quand on a mal. Ces petits détails passent logiquement totalement inaperçus en temps normal. Voilà pourquoi il est toujours instructif de changer de filtre de temps à autre…

Deux heures après mon arrivée, peut-être plus, peut-être moins, je ne porte plus de montre depuis exactement 20 ans, le verdict tombe : j’ai l’appendice perforé et une infection en cours, il faut opérer, on va m’intercaler dans le programme du chirurgien le lendemain matin, il n’opère pas la nuit mais bien sûr, s’il y a une urgence, on le fait venir ; en attendant, antibiotiques, antidouleurs et solution de glucose pour ralentir le mal, me mettre dans un état second et remplacer la sole meunière que j’aurais pu manger le soir, même si le coeur n’y est vraiment pas. C’est ma première hospitalisation, c’est ma première anesthésie générale, c’est ma première opération.

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« L’échelle ! » me lance-t-elle, légèrement agacée. « Si tu ne mets pas un élément de comparaison ordinaire dans ton cadre, impossible de se représenter la dimension exacte de ce que tu montres, a fortiori, de comprendre ton message. » « Mon message, mon message, comme tu y vas. Je voulais simplement dire qu’à Taichung, on ne badine pas avec la pub… »

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La statue-surveillance

Comme vous vous en doutez, l’ancêtre de la vidéo-surveillance… Nettement moins discrète, beaucoup plus lourde et complexe à produire que celle actuellement déployée un peu partout dans le monde à tous les coins de rue, même si mille fois plus belle. La récupération des données, nécessitant par ailleurs des traducteurs langue des statues / espéranto – autant vous dire, une niche ! -, était également problématique : elle prenait un temps fou – 6 jours environ par journée d’observation – incompatible avec les délais imposés pour ce genre de mission de surveillance. La mutation électronique amorcée il y a 2 décennies après des siècles de bons et loyaux services de la statue-surveillance, en plus de banaliser les façades et les carrefours à l’extrême, a bousculé une génération de sculpteurs, même si une part non négligeable d’entre eux est étonnamment restée de marbre…

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L'illumination

Ce moment de la journée, cet endroit du monde, ce point sur le sentier, où tout d’un coup, on a l’impression que le soleil s’est mis à écrire avec ses (c)rayons… Se ferait-il photo-graphe ?

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Je me sens...

Jamais je n’ai encore utilisé les indicateurs d’humeur proposés par le réseau social bleu que je vois parfois fleurir sur les statuts de mes contacts afin d’auto-commenter l’état d’esprit dans lequel ils sont à l’instant t par un émoticône doublé de sa traduction verbale au cas où cela ne serait pas très clair et, à terme, avec l’idée, peut-être, de résumer une émotion parfois subtile à un rond, des courbes et des traits diversement placés. Je ne suis d’ailleurs pas certaine d’avoir envie de le faire. Mais, comme les longueurs à la piscine, je changerai peut-être d’avis un jour (même si, d’une part, je ne vais plus à la piscine et, d’autre part, j’en doute). Il n’empêche que le spectre émotionnel proposé – je suis allée voir quand même – est extrêmement large et donne l’impression d’être au rayon sauce soja dans un supermarché taïwanais (j’ai bien conscience que l’analogie est inattendue mais c’est probablement parce que vous n’avez jamais eu à en choisir une dans ces circonstances) ou alors face à ces tests de psychologie où l’on vous pose plusieurs fois la même question différemment pour s’assurer que vous ne dissimulez rien…

Comme j’ai du temps à revendre (ah ah ah !), je les ai recopiés un à un. J’avoue avoir été un peu surprise de les découvrir tous accordés au féminin, non que je ne sois pas une femme, mais c’est une attention qui rappelle à quel point rien n’est laissé au hasard dans ce monde connecté. Alors, voilà comment je – vous également – suis susceptible de me sentir : très bien (ça m’arrive), merveilleusement bien (encore mieux, ça m’arrive aussi), amoureuse (aussi), aimée (bah oui), calme (plutôt oui), triste (oui bien sûr), amusée (oui parfois aussi), ravie (ok, on a compris), hyper bien (version plus jeune de « merveilleusement bien » ?), cool (encore plus jeune ? je croyais que « cool », c’était has been), a froid (je ne connais pas vraiment ce sentiment et je me demande surtout si c’est la proximité du mot « cool » qui est à l’origine de sa présence), en pleine forme (yes !), fière (ça m’arrive), folle (tout dépend de quelle folie on parle mais une personne qui s’autoproclamerait folle le serait-elle vraiment ?), festive (alors, je peux faire la fête, quant à être moi-même festive… c’est l’humeur qui l’est me murmure-t-on dans mon oreillette…), en pleine forme (soit ils l’ont mis deux fois, soit je l’ai retranscris deux fois), heureuse (oui, globalement), bien (oui aussi), fatiguée (ça peut arriver), détendue (je ne sais pas), motivée (très souvent), surexcitée (je connais ça), nostalgique (rarement), positive (plutôt oui), maladie (oups, la transition…), a le coeur brisé (un lien avec la précédente option ?), dégoutée (par plein de choses oui), perplexe (ça dépend), très en colère (rare mais possible), optimiste (autant que possible), reconnaissante (oui, oui et oui – pensée pour mes parents…), contente (forcément ça arrive), déterminée (sûrement), chanceuse (à fond), super bien (on ne l’a pas déjà vu celui-là ?), incroyablement bien (variante du « merveilleusement »… qu’est-ce qui vous ferait opter pour l’un plutôt que l’autre excepté le fait que celui-ci est en milieu de liste et qu’il faut déjà pas mal hésiter sur son émotion pour en arriver là et du coup, ce serait peut être plus « dubitative » qu’il faudrait indiquer), impressionnée (par certaines personnes oui), soulagée (parfois oui), inspirée (j’y aspire), stressée (dire non serait un travestissement de la réalité), inquiète (ouais ouais), impatiente (oui et non), pensive (trop), terriblement mal (rarement mais si je me concentre sur certaines informations, souvent), en a marre (non, on ne peut pas dire ça), confiante (ça dépend des jours), spéciale (oui), funky (non pas vraiment), sereine (là, c’est une question piège mais comme on ne peut pas cocher plusieurs cases à la fois, sauf là, ça va), impuissante (non), effondrée (non plus), désespérée (non non), choquée (non), déprimée (mais non… bon, là, c’est le volet négatif apparemment, en bout de liste comme si on n’était pas déjà au fond du trou, il faut scroller, scroller vers le bas, négatif qui occupe nettement moins de mots que ce que l’on pourrait ranger du côté « positif » donc deux options : soit le réseau bleu plébiscite les gens globalement heureux soit les émotions négatives sont moins variées), furieuse (on peut aussi utiliser cette liste comme dictionnaire des synonymes donc), exaspérée (non), satisfaite (j’ai déjà répondu), ok (ça valait vraiment le coup de le préciser), formidable (oui), motivée (très souvent… lui aussi, deux fois…), déçue (ça arrive), perdue (littéralement rarement sauf dans les jardins et forêts), émue (facilement), crevée (il est 1h01, oui), belle (rho, la question…), en paix (ça fait un peu morbide je trouve), sûre (on attend la suite), angoissée (pas là), aventureuse (pas assez), pas mal (selon quels critères ?), cassée (non), seule (non plus), endormie (pas encore), curieuse (mon ADN), gâtée (oui), affamée (non), sarcastique (ça arrive), incomplète (effectivement, il me manque une dent), en sécurité (oui), faible (non), bizarre (non), a le cafard (pff, non), a le mal du pays (non plus), découragée (c’est reparti, non, enfin si parfois, mais je ne vais pas non plus tout dévoiler), prête (à aller au lit), confortablement bien (assise dans mon canapé), a chaud (bientôt), pas à sa place (si si… où vont-ils chercher tout ça ?), drôle (pas tous les jours), forte (pour siffler, oui), libre (ah ah ah), a peur (un peu), malheureuse (non), pas terrible (non), ennuyée (non), mieux (est-ce que ça veut dire que précédemment, j’ai mis que ça n’allait pas ?), très fâchée (bah non) et enfin, merci (le réseau bleu sait que c’est le mot que j’écris le plus souvent sur mon mur). Donc voilà, oui, je me sens merci… Je me sens merci du fond du coeur même !

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L'injustice visuelle

L’autre jour, une étrange pensée m’a traversé l’esprit : sauf pathologie ophtalmique particulière, les êtres humains ont tous – modulo quelques degrés – le même champ visuel horizontal. 180 degrés au maximum en vision binoculaire. Presque rien ne devrait nous échapper… Enfin, si, tout ce qui se passe derrière… Bref, à cet égard, ce champ de vision fait donc partie des constantes intrinsèques du corps humain, avec, dans le meilleur des cas, deux bras, deux jambes, une tête, deux yeux, deux oreilles, un nez, une bouche… vous voyez le topo !

Une autre pensée étrange est alors venue s’immiscer dans mon fil interrogatif : pourquoi le champ visuel ne serait-il pas corrélé à l’ouverture d’esprit des gens ? Cela pose évidemment une troisième question : comment se mesure objectivement l’ouverture d’esprit de quelqu’un ? Car, en l’espèce, il n’y a pas réellement de référentiel universel. Nous naviguons dans le subjectif, à comparer des ODE relativement à la nôtre ou à celles de personnes que nous connaissons, et que nous avons de toute manière tendance à comparer à la nôtre. Mais, mettons cette question d’échelle d’objectivité de côté pour le moment. Elle n’empêche en effet pas de continuer à s’interroger théoriquement. Aussi, si je vais au bout de l’idée sous-jacente de cette deuxième question, pourquoi donc une personne étroite d’esprit voit-elle à 180 degrés alors que, manifestement, cela ne lui sert pas à grand chose ? Pourquoi n’a-t-elle pas physiquement un champ visuel restreint, l’obligeant à tourner la tête pour embrasser le reste du panorama ? Parce qu’il y a toujours de l’espoir ? Parce qu’un champ visuel réduit la conforterait assurément dans sa vision partielle du monde (ce qui est finalement assez logique) ? Ou tout simplement parce que le cahier des charges était déjà suffisamment complexe pour, en plus, introduire ce genre de paramètres ? Evidemment, aucune réponse sensée à ces questions spéculatives… Quoiqu’il en soit, cela reste toujours moins désagréable et moins frustrant de ne pas avoir de réponses à des questions qui n’ont pas à se poser !

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Bad girl

Je suis fascinée par la capacité des jeunes d’aujourd’hui à se mettre aussi facilement et efficacement en scène usant de codes que je qualifierais d’adulte sans trop savoir si ma remarque est rétrograde ou pas. Ok, elle l’est, un peu… Ces deux-là, en rouge et noir, sont complètement dans leur bulle. Et, dans ce monde à part, elles sont totalement hermétiques au ballet qui s’affaire autour d’elles et en particulier aux regards masculins qui se posent puis s’accrochent à elles, de bas en haut, de haut en bas, alors même que celles qui les accompagnent parfois leur lancent, à leur tour, à eux, et malgré leur T-shirt Bad Girl au singulier, un autre type de regard : « Ne fais pas semblant, je t’ai vu, c’est amusant, c’est tellement cliché. » (un autre type de cliché que celui d’hier) Et lui, « Je vois bien qu’elle me regarde. Fais comme si de rien était, ça va passer… » Evidemment, je ne suis pas dans leurs têtes. Ceci étant dit, c’est fou comme une simple image peut parfois être un concentré de la nature humaine.

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Ce soir, j’avais envie de me reposer sur un cliché. Ces photographies déjà vues mille fois sur le net, qui se ressemblent toutes plus ou moins, plus plus que moins, et qui ont peut-être même été à l’origine de votre voyage. Cette photo là, j’avais envie de la prendre moi aussi. De fait, en arrivant à Manarola, l’un des cinq villages du parc national des Cinque Terre, enfer estival autant que paradis hivernal (celui que j’avais choisi), j’étais tout de suite partie à sa recherche : la croix au sol indiquant où se mettre pour prendre ledit cliché. Et à vrai dire, la mission n’avait pas été si complexe : un attroupement signalait sa présence d’assez loin.

J’avais juste attendu que le soleil ne se couche, puis dore les falaises et les maisons colorées de ce village escarpé, et qu’un petit bateau sorte du port pour déclencher. D’ailleurs, même cette image-là, on la trouve par dizaines… Peu importe, le cliché, on ne se met pas de pression en le prenant, on n’a même pas à l’imaginer – d’autres l’ont fait avant soi -, on n’a pas non plus à courir bêtement derrière un monsieur sur une plage enveloppée dans la brume en croisant les doigts pour ne pas le perdre de vue ni rater la photographie que l’on vient de prévisualiser où tout est évidemment parfaitement à sa place… Ce n’est pas que l’on n’attende rien d’un cliché non plus, bien au contraire : le cliché est une respiration. Essayez donc de ne pas respirer et vous verrez que vous ne tiendrez pas longtemps…

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