Photo-graphies et un peu plus…

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J’aime cet exercice de pensée totalement gratuit et invérifiable qui consiste à imaginer ce qui a conduit à l’existence d’un phénomène. Le gang des Prudopunkt a manifestement repris du service après quelques semaines à faire profil bas ! Ce groupuscule rassemblant des personnes âgées de 7 à 77 ans – oui, comme les lecteurs des Tintin – amatrices de land art mais bizarrement étroites d’esprit, s’est en effet mis en tête d’intervenir sur toutes les sculptures de corps dénudés de la ville de Berlin. So schockierend n’est-ce pas ?

Les Prudopunkt agissent essentiellement la nuit pour des raisons évidentes qu’il est inutile de détailler ici, ce qui ne les empêche pas de se faire souvent surprendre, leurs lampes frontales trop fortes alertant les voisins. Les Prudopunkt maîtrisent évidemment tous les noeuds marins, qu’ils sont capables de réaliser les yeux fermés avec des lianes, des tiges… Par principe, ils n’utilisent d’ailleurs que des matériaux végétaux trouvés à proximité de leur futur forfait, qu’ils ne perçoivent bien sûr pas comme tel. Ce soir-là, Birgit est aux commandes. Elle est même particulièrement fière de sa fine ceinture de liane et du noeud coulant qui lui a permis de placer subtilement cette feuille d’érable desséchée devant l’objet du délit. En rentrant chez elle, exténuée, Birgit éprouve pour la première fois de la journée cette douce sensation du devoir accompli. Seulement, Birgit n’a pas anticipé la bise matinale du lendemain, qui, bien en verve ce jour-là, n’a eu qu’à souffler un peu pour faire glisser la feuille vers des latitudes plus basses, exposant à nouveau, non sans une pointe d’humour et de moquerie, ce qu’elle s’était attaché à cacher avec application…

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Un peu plus de trois ans après l’avoir acquise, Benoît avait remarqué que les bords de sa photo s’étaient un peu éclaircis. Cette photographie, c’était un vestige d’une époque révolue, la pêche à la baleine dans les eaux froides de l’océan indien au début du siècle dernier destinée à produire l’huile qui allait servir à éclairer les intérieurs de lointaines maisons, une chaussure restée là, à l’autre bout du monde, pendant des décennies, qui avait vieilli avec le temps, dans cette base de Port-Jeanne-d’Arc, au creux de la passe de Buenos Aires sur l’île de Kerguelen. Cette photographie, il avait fallu aller la chercher. Benoît ne se lassait jamais de la regarder. Lui qui avait grandi dans les livres, elle lui parlait d’aventures…

Dès lors, chaque jour passant, une quantité infinitésimale de l’image disparaissait. C’était si discret et subtil que Benoît avait mis plusieurs mois encore à s’en persuader. Car il l’aimait, aussi, cette image dans laquelle il plongeait son regard plusieurs fois par jour. Mais indubitablement, elle avait changé. En retrouvant une photo d’une fête qu’il avait organisée chez lui il y a quelques années, il avait littéralement redécouvert son oeuvre : bien plus contrastée, et surtout, entière, « complète », sans toutes ces zones blanches qui la rendaient fantomatique aujourd’hui et incroyablement mystérieuse… Benoît avait fini par contacter l’auteur, s’étonnant d’abord calmement de la disparition progressive de son oeuvre. L’obsolescence programmée, il connaissait, mais pas pour les oeuvres d’art… Il avait commencé à hausser le ton quand l’artiste lui avait dit que le seul moyen de préserver sa photographie était d’arrêter de la regarder. « C’est ridicule, pourquoi devrais-je faire cela ? Je ne l’ai pas achetée pour l’oublier ! » lui avait-il lancé. « Achetez-en une autre alors ! » lui avait répondu le photographe amusé. « Il en est hors de question ! Je garde ma photo ! » « Alors, mettez un voile noir devant et ne la regardez plus. Vous verrez. » Benoît ne savait plus s’il était triste ou en colère….

En rentrant chez lui, il avait continué à regarder sa photo, ne pouvant se faire à l’idée qu’elle allait continuer à s’effacer. Mais il avait dû se rendre à l’évidence : elle disparaissait. Et bientôt, il n’en resterait plus rien. La mort dans l’âme, il avait fait comme le photographe lui avait dit, il avait mis un voile devant et ne la regardait plus. Fort heureusement, il l’avait tellement observée qu’il en connaissait les moindres détails, jusqu’au nombre de clous sur les semelles. Il lui suffisait de fermer les yeux pour la revoir, comme au premier jour. Des années après, sentant son heure venir, Benoît s’était installé dans le fauteuil qu’il avait laissé devant la photo quand bien même il ne pouvait plus l’admirer. Il n’avait plus rien à perdre… Il avait alors demandé à ses proches d’aller vers le tableau et, à son signal, de soulever le voile – bien entendu, ils connaissaient l’histoire mais ils n’avaient jamais eu le droit d’aller plus loin, choix qu’ils avaient toujours respecté ; c’était donc un moment extraordinaire pour eux même s’ils savaient aussi qu’il allait bientôt être assombri par le départ de Benoît. Le voile était maintenant levé. Tout le monde s’était alors retourné vers Benoît. Lové dans son fauteuil, il arborait un sourire béat mais avait aussi les yeux fermés… Elle était revenue lui dire au-revoir.

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CQFD

Nous pouvons, sans prendre trop de risque, déduire de l’existence de cette image, que les parents de ce petit gars, qui en est à son troisième tour consécutif de ce double tunnel de métal érigé par le maître en la matière, ne sont pas dans les environs. Car, aujourd’hui, il semblerait que les enfants n’aient plus le droit de se rouler dans le sable – ça incruste des grains dans les vêtements pour plusieurs générations et c’est gênant -, ou de courir dans l’eau – ça mouille les bottes et c’est gênant -, a fortiori, de sauter dans les flaques, qui plus est trois fois de suite ! En fait, aujourd’hui, il semblerait que les enfants n’aient plus le droit d’en être. Ce qui tombe plutôt mal car, devenus grands, ils en ont encore moins l’opportunité… Et ça, c’est vraiment gênant !

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Marquer à vie

Cela s’est passé à un feu tricolore. Niveau le plus élevé sur l’échelle du non-mouvement. Rouge. J’étais perchée sur mon fidèle destrier – 22 kgs tout mouillé -, celui-là même avec lequel je traverse la vi(ll)e les cheveux – courts – au vent, mon bien nommé Vélib – chaque fois différent certes -, et j’ai senti que c’était le moment idéal. Idéal pour dire ce que j’avais sur le cœur, annoncer à voix haute ce qui me trottait dans la tête depuis un certain temps, quand bien même cela allait en désarçonner plus d’un. Le pied droit posé au sol, la main droite figée sur le frein, je me suis donc tournée et j’ai lancé, le plus sereinement et sérieusement possible :

- Je crois que j’ai envie de me faire tatouer.

J’avais réussi à énoncer ma phrase d’une traite et sans bafouiller. Et j’en étais étrangement fière. Dire les choses est parfois aussi complexe que de les réaliser.

Silence parmi les cyclistes. Puis rire. Et réplique.

- On dirait que tu fais un coming out !

Vert. Voilà, je venais donc de faire mon coming out de tatouage ! Moi, moi qui n’avais jamais souhaité la moindre intervention sur mon corps susceptible d’en altérer l’intégrité, tout d’un coup, ou presque, je souhaitais me faire tatouer. C’est-à-dire faire apposer des marques indélébiles sur ce sanctuaire. Mon aveu rendu public, plusieurs questions restaient néanmoins en suspens : pourquoi, où, par qui, quoi et quand ? Le « pourquoi » est une question fondamentale intimement liée au « par qui ». Ainsi, sans la rencontre – virtuelle seulement – avec le sublime et subtil travail de Roberel, l’idée même de me faire tatouer aurait glissé sur ma peau comme une goutte de pluie sur une feuille de nénuphar, autrement dit, sans laisser de trace. C’est donc là le point de départ d’une envie, d’un revirement de situation.

Mais si l’envie insinue le doute, la mise en évidence d’une raison vient lui donner plus de corps, plus de crédit en quelque sorte. Et cette raison me semble être à la fois politique et humaine, si tant est que cela ait un sens. Car cette soudaine envie de me faire tatouer, aussi étrange que cela puisse paraître, y compris à mes yeux, est née d’une réaction épidermique face au sort des réfugiés risquant leur peau pour une vie meilleure, face à ces inégalités de naissance contre lesquelles il peut sembler utopique ou naïf de lutter…
Tout d’un coup, j’ai eu envie de faire graver sur ma peau, dans ma chair, et de façon irréversible, cette idée que j’étais un être humain ; que je vivais sur une magnifique planète que je partageais avec des milliards d’autres êtres humains comme moi ; qu’ensemble, nous formions l’humanité, et que cette précieuse et singulière humanité, que certains s’échinent à souiller et à détruire méthodiquement, faisait elle-même partie d’un tout – l’univers -, mystérieux, extraordinaire, beau, dont nous sommes absolument incapables d’appréhender la taille tant elle est hors de nos échelles habituelles et dont nous n’avons naturellement pas conscience la grande majorité de notre vie. Et cette idée, assurément complexe à incarner, je la voulais déployée sur mon bras droit en entier. Pour la voir sans me contorsionner et la dévoiler sans me déshabiller, même si, d’une certaine manière, l’afficher ainsi, c’est se mettre littéralement à nu. Reste une ultime question : quand ?

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Tentative d'immersion

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L'homme à l'attaché-case

Je l’ai repéré il y a une minute à peine, avec son pantalon noir, sa chemisette blanche et sa progression hésitante, de celle des découvertes et fascinations. C’est rare de croiser un homme avec un attaché-case dans un musée. Je le suis brièvement du regard, l’observe cadrer, avec son smartphone, les lignes alambiquées dessinées par Frank Gehry. Et je croise les doigts pour que ce moment, parfait à mes yeux, ne soit pas gâché par l’entrée, aussi intempestive que statistiquement fort probable, d’un visiteur parasite dans le champ. Le subtil et fugace équilibre de cette composition hasardeuse et fragile s’écroulerait aussitôt comme un château de cartes.

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Une flèche nous indique de poursuivre en empruntant l’escalier blanc. Quatre étages sont annoncés. Nous entamons la descente normalement. Enfin, comme toute descente d’escalier réalisée sans empressement ni lourdeur particulière. Après un premier étage, un bruit sourd commence à se faire entendre. Un son qui va crescendo au fur et à mesure que nous descendons et résonne dans cette grande cage d’escalier aux parois en parpaings. Nous nous lançons tour à tour des regards interrogateurs… Le son est régulier, un peu comme celui que produirait un métronome, mais plus grave, amplifié. Des coups répétés et réguliers de plus en plus forts donc. Nous formulons quelques hypothèses joyeuses quant à son origine, tout en continuant à descendre paisiblement les marches. Nous approchons. Nous n’avons croisé personne sur notre chemin. Pour le retour, il y a l’ascenceur…

Nous y sommes, nous avons atteint le 4e sous-sol, encore quelques pas et nous saurons ce qui produit ce son sourd, répétitif, presque dérangeant, qui a suffisament attisé notre curiosité pour que nous plongions tête baissée dans les entrailles de cet immeuble. Nous voilà face au couloir d’où provient le son. Il ne peut pas être plus fort. Les sourires laissent alors place à l’effroi. Au bout de la longue allée, une silhouette de garçon, de dos. C’est de lui que provient le son. De sa tête qu’il cogne inlassablement sur le mur en béton. Comme un fou dans sa cellule. Bien sûr, nous sommes dans un musée, bien sûr, il s’agit d’un automate, bien sûr encore, personne ne souffre réellement dans cette histoire. Mais alors, d’où vient cette soudaine nausée face à ce bruit de couloir artificiel ?

Bruit de couloir

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Y voir plus clair 1

Les plus attentifs d’entre vous noteront une ressemblance manifeste et symbolique avec la photo publiée hier dans Faites vos jeux ! Une ambiance verte, des marches, un piège et une vague théorie sur la gestion du risque que je pourrais également développer ici, mais de façon plus poétique. C’est totalement fortuit. Du moins, cette juxtaposition. Le sujet l’est sûrement un peu moins puisque, dans les deux cas, je suis l’auteur de la photo. Devrais-je pour autant en déduire que mon inconscient cherche à communiquer avec moi par l’intermédiaire de mon appareil photo ? Laissons ce sujet majeur de côté pour l’instant car j’ai prévu autre chose pour ce soir. Oui, ce soir, c’est le grand déballage ! Photographique, rassurez-vous… Même si, comme nous venons de le voir, une photo n’est jamais simplement une photo…

Pas de déménagement cette fois-ci, ni de stand de bric-à-brac à installer dans un quelconque vide-grenier, mais un grand besoin de faire le vide. Ce qui revient un peu au même. C’est bientôt le printemps, la saison officielle du nettoyage, ça tombe bien ! Naïvement, je me dis que prendre un nouveau départ s’accompagne forcément d’une remise à zéro des compteurs. Idéalement, je me débarrasserais bien des piles de vieux magazines qui traînent à gauche et à droite (mais je ne les ai pas encore triés), ou je rangerais bien mon bureau (mais je n’y retrouverais plus rien), ou j’apporterais bien ce sac de vêtements végétant dans un coin depuis plusieurs mois à l’association du coin (un autre : que de coins, je suis d’accord !). Arrêtons de fantasmer : je vais me contenter de faire le vide dans mes dossiers. Sur mon ordi. C’est une grande satisfaction que de réussir à le faire. Malheureusement,  supprimer 1 ou 1000 fichiers de votre ordinateur ne change absolument rien à l’état de votre appartement ! Ou les désavantages du virtuel…

Ceci n’est pas tout à fait correct. Je ne vais pas les supprimer, je vais vous les montrer. Pour mieux m’en débarrasser et faire d’autres choix donc, puisque j’ai décidé d’écrire à nouveau sous/sur ces images. Ces images que je traîne dans le dossier des photos potentielles de la semaine, dans lequel je pioche parfois, et que je transvase dans un nouveau dossier si je ne l’ai pas diffusée. Je vous les livre d’un coup, d’abord pour la raison évoquée juste au dessus, et aussi parce que, comme pour les piles de vieux magazines, je suis fatiguée de les voir chaque semaine dans ce fameux dossier. Si elles pouvaient prendre la poussière, on ne les verrait déjà plus. Donc, les voilà, dans leur désordre naturel, sans autre lien les unes avec les autres que ceux que vous pourrez imaginer en les découvrant.

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Evoluer en eaux troubles 1Evoluer en eaux troubles

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Instant héroïque

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