Photo-graphies et un peu plus…

En général, on a plutôt tendance à dire que l’on ne voit pas le temps passer : « Comment, on est déjà vendredi ? », « Quoi, j’ai déjà 42 ans ? », « La dernière fois que je l’ai vu, il portait des couches culottes ! » En résumé : la vie passe vite, la vie file, la vie défile ! Ne dit-on pas d’ailleurs « revoir sa vie en accéléré » ? Mais pourquoi pas au ralenti finalement ?
Il est vrai que les circonstances dans lesquelles nous sommes amenés à employer cette expression stipulent, par nature, que nous n’avons potentiellement plus beaucoup de temps devant nous, et que cette fin toute proche déclenche cette urgence de tout – notre propre histoire – passer en revue avant le clap final. Ceci dit, une personne capable de témoigner qu’elle a vu sa vie défiler en accéléré n’a, par définition, pas vécu le clap final pour la simple et bonne raison qu’il a fallu qu’elle soit vivante pour nous en faire part. Je serais, par déduction, tentée de dire que l’on est en mesure de voir une action au ralenti quand elle ne nous semble pas fatale ou ne nous concerne pas directement, dans notre chair. Un verre qui tombe d’une table et dont on voit la chute seconde après seconde à tel point que l’instant se mue en éternité ; un accident de voiture à un carrefour que l’on visualise avant même qu’il ait lieu… Dans les deux cas, ces perceptions distordues du temps nous confrontent à notre incapacité à réagir. Le verre explosera bien en mille morceaux en entrant en contact avec le carrelage. L’accident aura bien lieu malgré nos pensées.
Voir la vie au ralenti n’est pas naturel, indépendamment de l’urgence dans laquelle nous vivons ou de l’ingestion éventuelle de substances illicites. Ce qui rend le fait de pouvoir l’expérimenter encore plus fascinant et hypnotisant, car cela nous arrache à notre propre temps. J’en ai fait l’expérience vendredi en me rendant au sous-sol du Laboratoire où est actuellement présenté Figure Studies de l’artiste américain David Michalek. J’arrive dans une salle sombre, vide, hormis les huit grands écrans aux murs. Dessus, devant un fond noir, des personnes, souvent nues, bougent. Un bien grand mot. En réalité, e-l-l-e-s b-o-u-g-e-n-t. Extrêmement lentement, à tel point que parfois, l’on peut croire qu’elles sont immobiles. L’artiste a utilisé une caméra filmant à 3 000 images/s pour enregistrer des actions de 5 secondes seulement. En repassant le film à vitesse normale (25 images/s), ces infimes 5 secondes se transforment en des séquences de 10 minutes où chaque tressaillement de muscle ou de gras est perceptible, amplifié et magnifié par la lenteur. Où la décomposition des mouvements composent une partition des corps inattendue. Aux côtés des athlètes au corps olympien, des danseurs à la maîtrise parfaite du geste, des messieurs et mesdames toutlemonde, toutesformes, toutescouleurs, toutesorigines… Il faut accepter de rester posté devant chaque écran l’un après l’autre pour se faire happer par cette infinie lenteur et pour en saisir la subtile beauté. C’est dans cette persévérance, fondamentalement opposée à nos rythmes de vie, que l’on peut se laisser surprendre tout d’un coup par un sentiment qui nous avait pourtant quitté : celui que le temps s’est arrêté, ou presque, et que dans ce non-acte, dans cette négation de la tyrannie de l’accélération qui gomme tous les détails, il nous permet justement de distinguer précisément tout ce que nous pouvons accomplir lorsqu’il passe. C’est en effet incroyable de voir tout ce qu’une personne – qui a certes répété sa « chorégraphie », qu’il s’agisse d’un saut, d’arroser des plantes, de danser, de simplement se retourner… – peut faire dans un laps de temps aussi court… 5 secondes, ce n’est rien. 1, 2, 3, 4, 5. 5 secondes, dans la vraie vie, on ne les prend même pas. Et pourtant, là, dans cette pièce isolée du monde extérieur, ces 5 secondes semblent déjà durer toute une vie… Surtout, courez-y !

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