Photo-graphies et un peu plus…

Ce qui coupe le souffle, dans les tours de bureaux, ce n’est pas tant leur hauteur que leur absence manifeste d’ouverture. Au sens propre. Ces tours n’ont pas de fenêtre. Qui s’ouvrent. Elles ont, certes, de larges baies vitrées ouvertes sur le monde. Mais, en pratique, aucun air, frais, à défaut d’être pur, ne peut s’y introduire autrement que par la porte d’entrée. Qui elle-même ne s’ouvre que par intermittence. Pour atteindre les bureaux, il faut donc que les molécules d’air extérieur – ce savant mélange d’azote, d’oxygène et de gaz rares qui nous permet de vivre sur cette planète – passent cette première porte, puis réussissent à se faufiler jusqu’aux ascenseurs, en veillant à ne pas être inspirées par les humains en présence, d’où leur propension à se tapir au plafond. Une fois à l’étage désiré, elles sortent en retenant leur respiration, à nouveau pour ne pas être absorbées par l’humidité potentielle, passent une ou deux portes de sécurité, profitent de l’arrivée d’un travailleur pour se glisser dans son sillage et entrer, ni vu ni connu, dans les bureaux à l’air renouvelé par une circulation intérieure dont on dit beaucoup de mal par ailleurs. Evidemment, elles sont immédiatement reconnues par les molécules artificielles en présence qui les accueillent comme des messies. Une vraie bouffée d’oxygène ! Seules les plus vaillantes, les plus persévérantes, les plus légères aussi parviennent à ce niveau d’infiltration. Autant dire, bien peu. Car, pour des raisons de sécurité, des histoires de pression, l’air extérieur est persona non grata à l’intérieur. Mais nous connaissons tous le sort des interdictions…

Aussi, de cet extérieur convoité, peut-on remarquer ça et là des notes noires profondes, comme des silences sur une portée. En réalité, des percées dans la façade, des parades d’enfermés pour faire entrer la divairsité. De l’air ! Temporairement seulement car, d’en bas, l’homme rouge guette. Chaque jour, à 12h pétantes, armé de son crayon de couleur bleu et du croquis de la tour à laquelle il ne manque aucune fenêtre, il passe en revue les façades et zèbre les cases ouvertes. Une fois cette tâche accomplie, l’homme rouge monte à chaque étage concerné pour clore le débat. Mais il sait déjà, en fermant la dernière fenêtre, qu’il devra refaire un circuit similaire le lendemain et le surlendemain et le sur-surlendemain encore. De retour à son office, en sous-sol, il punaise consciencieusement la grille du jour sur son mur le plus large où figurent déjà celles des 246 jours précédents, fait quatre pas en arrière pour tenter d’interpréter le message crypté qui apparaît sous ses yeux tout en s’interrogeant sur le sens de la vie et de sa mission sur Terre.

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