Photo-graphies et un peu plus…

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Mardi matin, à 8h40, en quittant le 55b Scarborough Terrace, Mount Victoria, j’ai la désagréable sensation d’être littéralement arrachée à la Nouvelle Zélande. Dans le fond, c’est assez irrationnel, car je ne suis dans le pays que depuis le 10 janvier 2020 – mais l’attachement à un lieu, à une personne est-il réellement proportionnel au temps passé à cet endroit ou avec elle ? – et j’attribue cette perception à la rapidité avec laquelle tout s’est enchaîné depuis vendredi dernier, jour où nous avons signifié à l’Ambassade notre intérêt pour le dernier vol de rapatriement et où nous avons appris, quelques heures après, que nous en serions. Dire que nous espérions presque une réponse négative ne serait pas entièrement loin de la vérité… Ce matin, jeudi 23 avril, alors que je peaufine, depuis mon bureau, chez moi, ce texte maladroitement griffonné dans l’avion, je peux néanmoins affirmer que c’était mieux ainsi.  

Mais, minute papillon. Retournons à Wellington encore quelques instants… Le taxi collectif arrive avec les 5 minutes d’avance potentielles annoncées lors de la réservation en ligne. Nous avons beau avoir mis le réveil tôt pour avoir le temps de tout finaliser sans nous presser, les dernières minutes ressemblent toujours à un champ de bataille ! Tout se passe donc très vite, nous chargeons nous-mêmes nos sacs dans la remorque avec 5 minutes d’avance, nous nous engouffrons dans le minibus vide, nous partons. En deux secondes, la maison a disparu. Les ruptures les plus franches sont-elles moins douloureuses ? Alors que je suis dans le dernier round de ce vol quasi interminable qui nous ramène à la maison, je revois l’olivier, au fond, au coin de la cour, celui-là même dont les branches, agitées par un vent fort, nous avait réveillées en pleine nuit il y a quelques jours. Quelle drôle de place tout de même pour un olivier ! En même temps, quel bonheur de l’avoir eu à nos côtés ces quelques semaines.

Nous filons directement à l’aéroport sans récupérer qui que ce soit d’autre en chemin. Simplement parce qu’il n’y a plus de vol au départ de Wellington ou si peu. Le trajet dure moins de 15 minutes, 15 minutes aussi douloureuses qu’emplies de gratitude à l’égard de cette ville que nous avons tant aimée et qui nous a tant donné en un petit mois, même en y étant confinées. En particulier, une sérénité et un sentiment de sécurité extrêmement précieux dans le contexte chaotique dans lequel est actuellement plongé le monde. Forcément, cette situation exceptionnelle exacerbe les impressions. Le chauffeur nous dépose devant la porte des Départs. Le parking est complètement vide. Il n’y a personne. Quatre, cinq personnes, tout au plus, qui prennent certainement le même vol intérieur que nous. « Bon retour » nous lance-t-il, avant de disparaître. Pour entrer dans l’aéroport, il nous faut montrer patte blanche aux deux dames masquées-gantées postées juste derrière les portes et prouver qu’un vol international nous attend quelque part. « You are with the Embassy? » « Yes! » « You can go. » C’est étrange, un aéroport vide. Cela n’a pas de sens. Nous récupérons notre carte d’embarquement, déposons nos sacs et allons patienter dans le hall, sous ,la protection de deux immenses aigles tout droits sortis des studios WETA et de la mythologie du Seigneur des Anneaux (que nous n’aurons finalement pas regardée). Nous sommes 26 dans ce Bombardier Q300 à hélices pouvant en accueillir le double. Pour respecter la distance de sécurité interpersonnelle de 2 m imposée par le gouvernement, seuls les sièges côté hublot sont occupés. Autant dire que les places étaient chères et que nous avons été bien inspirées de prendre nos billets avant d’avoir la réponse de l’Ambassade. D’ailleurs, entre le matin et le soir, leur prix avait doublé… L’aéroport de Wellington se trouve dans un quartier périphérique de la ville. Il fait beau quand nous quittons la terre ferme. La baie et ses collines habitées s’offrent à notre regard une dernière fois alors que le pilote fait une boucle au dessus de la ville pour s’orienter dans la bonne direction. Quelques minutes seulement après le décollage, nous longeons déjà la côte Est de l’Île du Sud. Au loin, à l’horizon en regardant vers l’Ouest, les Alpes, qui traversent toute l’île dans le sens de la longueur, sont recouvertes d’un manteau neigeux. Quelle splendeur ! D’en haut, je refais une partie de la route parcourue en février en voiture. Là, la péninsule de Kaikoura, ici, l’embouchure du fleuve Hurunui, là, la péninsule de Banks où est tapie Akaroa, le pier de New Brighton et les rues en quadrillage de Christchurch, la ville plate… Je me souviens qu’à l’aller, en janvier, je n’avais pas été aussi impressionnée par ce relief de la côte Est ; je l’avais trouvé bien plus sec et aride que je ne le présumais. C’est étrange comme les perceptions changent selon le point de vue et l’expérience.

Récupération des bagages, l’aéroport de Christchurch est vide. Nous sommes invités à en sortir le temps d’être autorisés à y re-rentrer à 13h. Il est 11h30. Il y a déjà des grappes de Français dehors. Certains se connaissent. D’autres arrivent en taxi, en voiture, en van. Par chance, le soleil est au rendez-vous. Et finalement, nous nous mettons en rang dès 12h. Certains ont des masques, d’autres pas. Les 2m de sécurité ne sont globalement pas respectés. A nouveau, pour pouvoir entrer dans l’aéroport, nous devons présenter la lettre – non nominative – de l’Ambassade disant, à qui de droit, que nous sommes inscrites sur le vol de 5 pm pour Paris le 21 avril, puis nos passeports – « oh, you’ve got long hair now! » –, puis une autre attestation prouvant que nous sommes bien celles à qui sont destinées les deux places. « You can go. » Hormis un vol intérieur vers Auckland dans l’après-midi et un autre vers Chatham Island, l’aéroport ne semble être ouvert que pour nous. Heureusement car nous prenons beaucoup de place ! L’atmosphère est un peu particulière. Très calme cependant. Nous nous glissons dans la longue queue déjà formée des candidats au voyage. Trois personnes de l’Ambassade – reconnaissable grâce à leur gilet jaune fluo au dos duquel est agrafée une feuille siglée de l’Ambassade de France – passent dans les rangs pour distribuer divers documents à compléter avant de partir, puis vérifier qu’ils sont bien remplis, en particulier, que les adresses que nous donnons sont bien celles inscrites sur nos passeports. Nous ne savons pas si cela signifie, par exemple, qu’il est impossible d’aller confiner ailleurs que chez soi… Mais il semblerait que ce soit plus notre adresse fiscale qui les intéresse.

Au bout de ce premier circuit, nous nous arrêtons devant deux personnes assises derrière une table à côté de laquelle trône un drapeau français. Distance de sécurité oblige, nous tendons nos passeports au monsieur tandis que la dame raye nos noms sur la liste des passagers. Il y a a priori des personnes sur liste d’attente, attendant probablement à l’extérieur de l’aéroport en espérant des désistements de dernière minute. Quel stress ce doit être ! Puis nous donnons notre déclaration sur l’honneur attestant que nous paierons les 850 € du vol au Trésor Public avant le 1er juillet, sachant que le vol, affrété par Qatar Airways, est aussi subventionné par l’état français – à quelle hauteur, nous ne le savons pas. Dernière étape avant de pouvoir nous délester de nos bagages : quatre femmes travaillant à l’aéroport distribuent les précieux sésames, à savoir nos cartes d’embarquement. Nous en avons trois chacune, une pour le vol Christchurch – Perth, une pour le Perth – Doha et enfin une pour le Doha – Paris. Trois cartes mais nous allons bien rester dans le même avion, les deux arrêts prévus étant des escales techniques – ravitaillement en kérosène et en repas – et de changement d’équipage. 

C’est à ce moment que nous découvrons que les placements ont été faits par ordre alphabétique et non par groupe de personnes voyageant ensemble, alors même que c’est une information dont disposait l’Ambassade. L’une est en tête de l’avion quand l’autre est en queue… Mais, il est hors de question de faire ce vol de 28h chacune de son côté. Tout le monde est dans le même cas, mêmes les familles avec enfants, placés à côté d’un des deux parents quand ils ne sont pas mariés. C’était sûrement plus pratique à organiser ainsi mais cela génère un petit pincement à l’heure où tout est déjà un peu noué et promet un beau jeu de chaises musicales à l’embarquement… Plus légères de 12 et 13 kg, nous passons la sécurité puis l’immigration. Il n’y aura finalement aucune trace de notre séjour en Nouvelle Zélande sur notre passeport… A l’aller, nous les avions juste scannés et à la sortie, si c’est bien une personne en chair et en os qui assure les vérifications, elle se contente de le scanner à nouveau. Quelle tristesse…

Maintenant, il n’y a plus qu’à attendre. Nous nous étalons sur les divers halls d’embarquement de l’aéroport. Ce qui, pour le Boeing 777 que nous allons investir, représente tout de même quasi 500 personnes. Il n’y aura donc pas de distanciation sociale dans cet avion là. Les partants ? A première vue, en grande majorité, de jeunes pvtistes, les aînés ayant sans doute été déjà rapatriés. Coralie en repère un arborant un T-Shirt estampillé « In tartiflette we trust ». « En voilà un qui annonce la couleur ! » Il est 16h30 passés quand débute l’embarquement zone par zone. Le fond de l’avion en premier. Coralie s’insère dans la queue déjà formée. Sa mission, négocier avec son / sa voisin/e un changement de place pour que nous puissions voyager ensemble. Elle se tourne vers le gars à côté d’elle, jette un œil à sa place ! Bingo, c’est son voisin théorique ! Quelle drôle de coïncidence ! Et qui plus est, c’est monsieur Tartiflette ! What a flair ! Il accepte volontiers d’autant qu’il voyage seul et se récupère une place avec plus d’espace, détail de taille quand on s’apprêter à passer 28h dans un espace aussi confiné qu’un avion. Tout le monde s’installe, les migrations se multiplient, très sagement. Il fait presque nuit quand l’avion décolle de Christchurch et file vers sa première destination intermédiaire, Perth, sur la côte Ouest de l’Australie. C’est parti pour retraverser la planète dans l’autre sens ! Alors que la moitié de la planète est confinée, que nous convergeons vers un pays – le nôtre accessoirement – où les habitants – bientôt nous – ne sont autorisés à se déplacer que dans un rayon d’un kilomètre une fois par jour, la perspective d’en parcourir 20 000 d’un coup est vertigineuse ! Dernier goodbye aux sommets enneigés des Alpes dépassant à peine de la couche nuageuse arrivée avec la nuit tombante. Vénus est déjà dans le ciel, telle un phare que nous ne cherchons pas à approcher, ou un trait d’union entre ce pays que nous quittons et celui que nous rejoignons. « C’est étrange d’être rapatrié dans un pays qui est moins sûr que celui que l’on quitte » relève Coralie. Très juste ! C’est en effet l’inverse en général. Mais nous ne nous attardons pas plus que cela sur cette étrangeté. Une de plus dans un océan de bizarreries. 

L’avion est plein à craquer. Une personne sur deux porte un masque, fait à la main ou acheté, parfois un foulard. Ce qui n’empêche pas de l’enlever, de le glisser sur le menton, de se ronger les ongles, de le trifouiller… Bref, encore quelques heures pour s’y faire et le porter sans saborder ses efforts. Nous avons aussi des masques mais n’avons prévu de les mettre qu’en sortant de l’avion, arrivées à Paris. Notre raisonnement étant que le virus ne circulant pas en Nouvelle Zélande et que toute personne avec des symptômes du virus étant interdite de vol, il y a peu de chance que quelqu’un soit contaminé ci. Peu ne voulant pas dire pas, nous nous lavons et nous désinfectons les mains plus que de raison. 

Nous arrivons à Perth en pleine nuit. Ravitaillement, changement d’équipage. Comme prévu, nous ne sommes pas autorisés à sortir. A peine pouvons-nous nous dégourdir les jambes. C’est amusant car les messages délivrés à l’arrivée en Australie ne sont pas adaptés au caractère exceptionnel de ce vol alors même qu’une vraie personne les transmet et sait pertinemment qu’il s’agit d’un vol de rapatriement. Température extérieure, météo du jour alors que cela n’a strictement aucune importance. Même chose à Doha avec un étonnant « Have a nice stay in Doha ! ». Le séjour le plus rapide de l’histoire du tourisme ! Depuis notre départ de Christchurch, en plus de remonter en latitude, nous remontons également le temps. Notre nuit semble éternelle, elle s’écoule depuis 20h quand le jour finit par se lever à Doha, à 4h du matin. La cité restera cependant dans la brume de chaleur matinale. Seule chose que nous voyons, comme à Christchurch, comme à Perth, les rangées d’avions des compagnies nationales alignés sur le tarmac et privés de vol jusqu’à nouvel ordre. C’est étrange, ce monde arrêté net. Dernière « ligne droite », plus que 6h45 de vol, après celui de 6h ou un peu plus, et l’autre de 11, ou un peu plus. Dire que c’est un long voyage est un euphémisme… Nous évitons de penser, je crois. Mais tout se passe bien, la filmothèque est bien fournie. Nous enchaînons les films, les repas, les interludes de sommeil, les bouts de discussion… Beaucoup ont un train à prendre dans la journée pour aller en province. Certains seront récupérés par un parent à qui il a fallu envoyer une copie des cartes d’embarquement avant de partir pour justifier le déplacement… Le marathon n’est pas encore terminé.

Le commandant de bord finit par annoncer que nous entamons la descente vers Paris Charles de Gaulle et que nous devrions atterrir dans 20 minutes. Voilà, c’est bientôt fini. Nous ne savons pas réellement où nous allons arriver – pas géographiquement bien sûr – mais nous arrivons. Je vois la Tour Eiffel, les tours de La Défense, le Palais de justice de Porte de Clichy, la Seine, les grandes avenues de la capitale. D’en haut, tout semble absolument normal. Dernières secondes en suspension. Touchdown ! Applaudissements nourris. Un gars se hasarde à lâcher « Dépression ! », provoquant l’hilarité dans la cabine… Il fait beau, il fait chaud, c’est toujours bon à prendre. Tout le monde rallume son téléphone pour annoncer à la Terre entière, que, ça y est, nous venons de nous poser. Nous sommes tous attendus. Les réponses affluent rapidement, c’est un moment, somme toute, plutôt heureux.

Allez hop, nous enfilons nos masques. En sortant de l’avion, de l’autre côté d’une vitre, patientent des gens en partance pour le Canada. Ils sont plusieurs à porter une sur-tenue de peintre ou de bricolage, et un masque. C’est assez impressionnant. Bienvenue au pays… Le passage de la douane se fait rapidement. Même masqués. On nous fournit une attestation de retour à domicile à remplir et à présenter, avec nos cartes d’embarquement, en cas de contrôle policier. Tout cela est finalement très administratif, factuel. Plus que les bagages à récupérer et nous pourrons y aller. Une dernière étape qui nécessite cependant la plus grande attention malgré les 36 heures de voyage que nous venons d’enchaîner car 85% des bagages sont des sacs à dos, et parmi ceux là, plus de la moitié sont des Quetchua, et au sein de cette moitié, nous sommes nombreux à avoir exactement les mêmes dans les mêmes couleurs ! Voilà, nous sommes sorties. Personne pour accueillir qui que ce soit, c’est vide, c’est un peu triste, c’est comme ça. Pour la première fois de notre vie de voyageuses, nous optons pour un taxi afin de rentrer plus rapidement chez nous. Sur le trajet, essentiellement de l’autoroute même si la fin se fait en ville et nous étonne presque car il y a finalement pas mal de personnes dehors, nous échangeons quelques mots sur la situation, l’impact sur son quotidien de chauffeur – peu de courses sur Paris, restent les rares vols arrivant, parfois vides, à Roissy -, les décisions prises par le gouvernement, la météo…, et nous voilà au pied de notre immeuble. Soulagement. Quand nous ouvrons la porte de notre appartement, les couleurs et le soleil nous accueillent. Nous sommes chez nous, nous sommes bien, nous sommes là où nous devions être. Nous penserons plus tard. Nous sortirons plus tard.

A 20h, les fenêtres ouvertes, nous entendons des gens applaudir, d’autres klaxonner en voiture. Il nous faut quelques secondes pour connecter les informations entre elles. Et quelques autres encore pour aller nous joindre au groupe, même si, nous n’étions pas là. C’est émouvant. La suite va pouvoir commencer…

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