A peine perceptible, dans cet entre-deux où les couleurs ont disparu, le spectre d’une jeunesse inconsciente, mais courageuse, se jetant dans le vide juste avant que la vague ne vienne se casser dans un fracas assourdissant sur la digue abrupte et menaçante. Et ainsi être certaine, à peu de choses près, d’avoir un minimum de fond sous les pieds lorsque ceux-ci, puis tout ce qui suit, viendront heurter l’eau. Le cœur tambourinant, silencieuse par la peur qui, malgré tout, est là, elle mesure à peine le risque qu’elle court en courant de la sorte… Derrière, dans l’ombre, hors champ, la jeunesse accompagnatrice vocifère, encourage, crie à la poule mouillée, quand, tétanisés, ceux qui l’ont déjà quittée depuis quelques années se demandent ce qui peut bien lui passer par la tête, tout en étant bien incapable de ne pas la regarder faire ces sauts de lange…
J’ai longtemps cherché comment imager cette notion, celle de « s’oublier ». Envie, plutôt que notion d’ailleurs. Et encore, ce n’est pas exactement cela. S’oublier. Soi, évidemment. Assez rapidement, l’idée de s’effacer progressivement devant un monde qui, a contrario, deviendrait de plus en plus présent, m’est apparue comme le plus approchant de ce que je désirais illustrer.
Mais de simples nuages venant faire les fiers devant un soleil ardent, innocemment aidés par une brise légère mais décidée sont venus balayer les premières mises en scène imaginées. Là, accoudée à la balustrade, à mâter un horizon incertain, tantôt lumineux tantôt ténébreux, j’avais ma représentation. Mon ombre, l’ombre de moi-même, l’image de moi-même, et par extension, moi, disparaissant et réapparaissant au gré de la samba désordonnée des morceaux de ouate céleste. Des allées et venues qui ne se maîtrisent pas. Et un point final : s’oublier. De bas en haut, de gauche à droite. Ne plus s’avoir à l’esprit, ne plus se demander qui l’on est, s’interroger sur le pourquoi du comment, sur le chemin à suivre, sur la route empruntée, bonne ou mauvaise… Lâcher prise avec cette conscience de soi inhibitrice. La plaie que soi parfois. S’oublier. Pour aller à l’essentiel. Pour passer à des choses plus concrètes, moins autocentrées. Agir. Et ainsi, avancer.
Qu’ont en commun nos pharmacies, nos mairies, nos stations de métro, nos parcmètres et parfois nos églises ? Ils donnent l’heure. De telle sorte que le badaud citadin sans montre ni portable (qui la donne aussi, l’heure) peut savoir, assez régulièrement, à quel moment précis de la journée il est passé devant la pharmacie de la rue Hermel, la mairie du 9ème, puis la station Cadet et le parcmètre du 26 rue de Paradis. Des balises salutaires sur un parcours non chronométré mais pas totalement libéré du temps malgré tout. Ainsi, presque innocemment, inconsciemment, chaque coin de rue nous rappelle-t-il l’heure qu’il est. Cette omniprésence temporelle est-elle le reflet de la manière dont le temps – ou plutôt sa gestion – envahit notre vie dans une ville comme Paris ?
Revenons un peu en arrière, car je sens qu’il y a eu un blocage dès la deuxième ligne : « un badaud citadin sans montre ni portable ». Un « ça n’existe pas, ça n’existe pas » desnosien arrive à mon oreille droite. Eh. Pourquoi pas ? Il suffit d’oublier sa montre et d’avoir la batterie de son portable déchargée ! Il suffit de vouloir vivre en dehors de toute contrainte horaire, et plus globalement, en dehors du temps. Un défi de taille pour les petits hommes que nous sommes et qui passons une bonne partie de notre temps à courir après le temps qui passe ; qui, dès le réveil, savons qu’à la fin de la journée, quelle que soit l’énergie déployée pendant ce laps de temps, quels que soient le sérieux et la bonne foi avec laquelle nous avons établi nos plannings, nous serons en retard. Dans ce contexte, nous avons plutôt tendance à regarder 50 fois notre montre ou l’horloge de notre ordinateur qu’à les snober. Combien de temps passons-nous chaque jour à vérifier l’heure qu’il est ? Et finalement, combien en perdons-nous à nous demander à quel point nous sommes en retard ? Beaucoup trop. D’ailleurs, il est temps de passer à la suite.
Qui est que les vacances sont un des rares moments où nous nous autorisons à vivre sans cette oppression du temps. Enfin, pour certains. Nous vivons alors comme ce citadin imaginaire. Sans montre, sans portable. Sans temps. Dans l’attente. Du jour qui passe. Et, en quelques jours à peine, nous nous retrouvons alors à suivre le rythme du jour et de la nuit, nous levant avec le soleil, nous couchant avec lui. Naturellement. Sans en ressentir une quelconque fatigue alors que nous sommes bien incapables d’avoir ce tempo en « temps normal », tempo que nous jetons d’ailleurs aux oubliettes, légèrement nostalgiques, dès lors que le temps des cerises a sonné. Pourtant, cette course contre le temps ne semble pas être une fatalité. Si l’on se base sur l’hypothèse de fin de premier paragraphe – présence du temps dans la ville comme reflet de notre relation avec lui – comment interpréter l’absence d’horloge publique officieuse à Montréal ? Les seules qui traînent sont au point mort, couvertes de poussière ou rouillée par la pluie… Montre en berne, portable en sommeil, je me transforme en ce citadin imaginaire s’étonnant de l’absence de repère temporel dans une cité aussi grande et vivante, mais espérant faire durer le plus longtemps possible ce luxe de vivre un peu hors du temps.
Errance nocturne dans une ville inconnue. Chaque pas est une découverte. Boîte enregistreuse sur « on ». Il fait frais, mais l’air est serein, posé. Anémomètre à zéro. Au plus, une brise légère. Pour faire passer le temps. Délicatement balayer la nuit et amener le jour. Une tour tronquée. Un bassin réfléchissant. Des silhouettes bien avisées. Des reflets à peine trompeurs. Des phares bien dispersés. Et là, au milieu, comme le nez l’est sur la figure, un petit détail. Un horizon penché. A peine 6°. Suffisant pour faire couler l’eau du bassin hors de ses frontières et créer une légère impression de fuite à son abord…
Une petite mise à jour de la rubrique « Photographie » et l’occasion d’une nouvelle visite ou d’une découverte…
Au programme, Montréal, quelques clichés suédois, l’exposition Viva Cités, des briques, des bulles, des feux d’artifice, des trains, des arbres, la mer, et tout et tout…
Avoir, ou pas, l’esprit mal tourné. Telle est la question. Shakespeare aurait-il pu dire ça au lieu de son « naître ou ne pas naître, vous connaissez la suite ? » Force est de constater que certaines vitrines – ici, parisiennes – sont pensées pour tout sauf laisser le voyeur de marbre. Direction le très-bien-comme-il-faut Marché aux fleurs de l’île de la Cité, cerné par l’Hôtel Dieu, la Préfecture de police de Paris, le Palais de Justice et en arrière-plan, le saint des saints, la Cathédrale Notre-Dame… Pour une belle orchidée, des inséparables ou un nain de jardin, c’est le lieu idéal. Pour des plantes grasses et des blagues potaches aussi visiblement. Ainsi, tout fier, ce cactus en érection, plein d’épines. Et je n’ai pas l’esprit mal tourné. Quasi seul en vitrine. Pour être sûr que l’on ne le loupe pas. Ainsi fallut-il que l’exhibitionnisme floral naquit. Doit-on saisir ce bras armé comme une forme de protestation publique, peu subtile mais radicale, des divers ordres régnant sur ce caillou posté sur la Seine ? Soit, plus vulgairement, « Je vous e….e t..s. ». Bah non, je ne vais pas l’écrire. Car, qui pourrait vouloir acheter un tel cactus ?
Située à une verge de là (c’est aussi une unité de longueur… anglaise), une boulangerie très très gay devant laquelle on fait souvent la queue. La viennoise au chocolat n’aura jamais été aussi virile ! Passée la surprise – quelques secondes quand même : ce n’est pas tous les jours que l’on se retrouve nez à nez avec de telles gourmandises -, les yeux se tournent vers les promeneurs. Qui s’arrêtent dès lors qu’ils voient les plateaux lustrés en vitrine. Regards rieurs. La banane aux lèvres… « Ooh, quand même ! T’as vu ? » Puis ils filent, comme s’ils étaient tombés sur une projection publique d’un film cochon sans assumer leur curiosité… Douce provocation aux antipodes de l’agressivité inquiétante de son ilienne de voisine. Toutefois, côté boutique, si les petits pains font encore sourire, ils ne se retrouvent pas dans les mains pour autant. Pause, deux secondes. Essayez de vous visualiser en train de croquer dedans ! Alors ? Par quel bout avez-vous commencé ?
Fin de manifestation à Lyon dans une rue adjacente à celle empruntée par le cortège. Les fumigènes flottent encore dans l’air remonté et chargé d’électrons libres. Tranquillement, ceux qui s’en sont échappés, ou qui n’y ont pas participé, rentrent chez eux avec la sensation du devoir accompli. Profitant, pour certains, de ce désert urbain pour s’offrir une petite virée sur la rue même. Pacifiquement. Impression de fin de quelque chose. Pour ne pas dire du monde. Qui serait un peu trop fort. Une image d’une actualité brûlante, pourrait-on dire.
En fait, une légende. Dans un sens comme dans l’autre. Une photo certes prise à Lyon. Mais dans un contexte totalement différent de celui exposé ci-dessus. Un incendie important dans un proche bâtiment. Quartier bloqué par sécurité par les soldats du feu à son chevet. La fumée au fond ? Celle émanant des flammes dévastatrices. Une photo sans histoire peut en avoir mille selon qui la regarde, le moment où elle est partagée, la disposition dans laquelle se trouvent ses observateurs, mais aussi sa légende, très facilement manipulatrice pour qui ne dispose d’aucun moyen de vérification. D’ailleurs, cette photo a été prise à Paris, un matin brumeux, avant que la ville ne se réveille vraiment et que les rues ne s’emplissent de boites métalliques hurlantes et de promeneurs égarés…
Trois cimetières, deux incarnations de la mort, un océan entre les deux. Un monde même. Les cimetières font, étrangement, partie des lieux que je visite systématiquement dans une ville où j’ai le temps de rester plus de deux jours. Il y a quelques années, j’avais même un rendez-vous hebdomadaire avec celui du Père-Lachaise à Paris. Rien de morbide pour autant, l’idée était de suivre l’évolution, sur une révolution de notre bonne vieille Terre fertile, de quelques arbres remarquables qui y avaient grandi en paix. Si feuillus en été que l’on arrive sans peine à oublier que l’on erre entre les défunts. L’hiver redonne alors au lieu sa réalité, pas nécessairement mélancolique ou triste, sa fonction, de rassemblement des morts.
Paradoxalement, je trouve que ce sont des sites plein de vie. D’une certaine forme de vie, certes. Les fleurs, aux couleurs vives qui nous font penser que l’instant final n’est pas très loin, ou au contraire fanées, ce qui nous incite à croire que la tombe n’a pas reçu de visite depuis un certain temps ; les arbres qui bourgeonnent, s’ouvrent au monde, vibrent, puis perdent leurs feuilles avant de prendre leur pause, caduques ; les tombes qui se fissurent, se couvrent de mousse, de lichen ; les médaillons représentant ceux qui y reposent qui palissent ; les gravillons qui sont traînés d’allées en allées par les pas des promeneurs… Dans la vieille Europe, comme dans ce beau cimetière maltais, une vie à l’abri des regards des vivants, cachée derrière de hauts et épais murs, séparée du reste du monde par d’imposantes grilles ou portes. Une forteresse. Comme si l’on ne voulait pas avoir sous les yeux ce qui nous attend tous, sans exception. Comme si, ne pas voir, pouvait l’éloigner. De ce côté de l’Atlantique, a priori, changement total de perception. Les cimetières s’offrent au monde, à leur regard, à leurs corps aussi. Sans tabou. Sans malaise. Quelle surprise la première fois que j’ai vu des gens assis sur des tombes comme s’ils étaient sur un banal banc public… Des lieux aussi au cœur des villes (c’est historique j’imagine, comme ce vieux cimetière new-yorkais préservé alors que tout a changé autour de lui), dont ils font surtout partie. Comme un élément parmi les autres, et non en dehors. Sur les pierres tombales, des squelettes creusés comme ici à Boston. Représentation on ne peut plus directe et crue de la mort, que je n’ai pas le souvenir d’avoir rencontré ailleurs. Est-ce une question de respect de ceux qui ne sont plus ? Je ne le crois pas. Au contraire même. D’image que l’on se fait de la mort alors, qui reste tragique où que l’on soit. Probablement, mais là, cela nécessite de… creuser.
La mer vient de se retirer pour la deuxième et dernière fois de la journée. Le sable en est encore tout émoustillé. Quant aux promeneurs, ils n’ont pas voulu attendre plus longtemps pour y laisser leur empreinte. Des centaines de pas alignés, côte à côte, filant dans un sens, dans un autre, se croisant et se décroisant, presque à équidistance les uns des autres. Comme si un préposé aux pas était venu les apposer avec la régularité d’un métronome, comme des timbres sur une enveloppe… Donnant ainsi l’impression d’une marche commune et partagée, un poil fantomatique, laissant même imaginer des échanges chaleureux et enjoués. Illusion. Seules les traces des hommes se sont rencontrées sur cette immense salle des pas perdus à ciel ouvert. Curieux nom d’ailleurs que celui-ci… Légèrement bisémique. A la fois espace clos, transitoire, où l’on est tenté de faire les cent pas en attendant l’annonce d’une décision, d’une nouvelle importante ; mais aussi point de rendez-vous de ceux qui ne sont pas perdus, justement, puisqu’ils s’y retrouvent…
Ou truisme. Mais, pour un échafaudage, lapalissade s’imposait ! Voici un exemple particulièrement jubilatoire de message public saugrenu. C’est évidemment la seconde partie de l’interdiction qui doit attirer l’attention. « Accès interdit à l’échafaudage, sauf au personnel de montage. » L’existence d’une exception a toujours une raison. Pour celle-ci, on est donc en droit de supposer que le dit personnel de montage a, un jour, refusé de travailler car l’accès à l’échafaudage était interdit. A l’époque, le message se limitait à sa première partie. La Direction de l’entreprise, ne voulant pas en rajouter une couche (ah, ah), a aussitôt contacté son service de communication pour qu’ils dépêchent illico presto un graphiste. Quelques secondes lui ont suffi à ajouter ces quelques mots auxquels personne n’avait pensé auparavant : « sauf au personnel de montage ». C’est comme si, dans une boulangerie, était affiché : « interdiction d’utiliser le four, sauf par le boulanger ». En quelques heures, de nouvelles bâches étaient imprimées puis livrées sur le chantier où les mots sont pris au pied de la lettre. Sitôt hissées, tout le monde a alors repris le travail, soulagé de ne pas braver une interdiction…
En pratique, toutes les photos figurant sur ce site sont en vente. N'hésitez pas à me contacter pour plus de renseignements !
Un tour du Soleil en duos : 6e année en cours
Pour (re)découvrir en un clin d’œil et sur une seule page les micro-histoires photographiques publiées en ces lieux virtuels :
- entre le 22/02/2010 et le 22/02/2011, voici Un tour du Soleil en duos…
Cerf-volant, drôle de juxtaposition pour ce petit bout de tissu fan de haute voltige capable de virevolter magnifiquement selon la dextérité de celui qui tient les rênes. Ah, rêne, cerf… peut-être y a-t-il malgré tout un lien ? Ce serait évidemment mieux avec « renne » mais… En fait, l’origine du mot se trouverait plutôt du côté […]